Anaximandre est un philosophe grec du VIe siècle avant Jésus Christ, dont nous ne possédons plus que quelques fragments et aphorismes, et qui aurait écrit son ouvrage majeur, De la nature, à l’âge de 64 ans. Il appartient à cette génération d’auteurs -qualifiés de « présocratiques » - qui ont donné naissance à la pensée occidentale...

Anaximandre incarne une époque où la philosophie s’articulait encore autour de principes naturalistes et vitalistes.

Bien avisé sera l’homme capable de définir le réel. Le Réel, disait Lacan, est ce qui ne cesse jamais de nous échapper ; il est un autre nom de la Question. Pourtant, quand nous vivons, nous sommes bien loin de nous interroger sur la réalité de ce qui nous environne ; nous ne doutons pas de l’existence du monde, en dépit de l’ignorance radicale dans laquelle nous nous trouvons. C’est que notre « réalité » ordinaire, prosaïque - au contraire de la réalité des philosophes -, n’est rien d’autre que la somme des symboles et des images que nous nous accordons en pratique à tenir pour vrais, en deçà même de tout raisonnement ; cette « réalité » désigne en d’autres termes une « croyance », au sens d’Ortega y Gasset, c’est-à-dire un préjugé infraconscient sans lequel nous ne pourrions vivre. Je crois que le monde existe, que j’existe moi-même et que mes actions ont du sens ; cela ne signifie pas que j’ai vraiment réfléchi à cette croyance, au plan conscient, car, à vrai dire, je ne me pose jamais directement ce type de questions saugrenues : je me contente d’agir. Mais, même sans me poser de telles questions, je ne peux m’empêcher, en agissant, de tenir spontanément pour acquis qu’un certain nombre de choses sont « réelles ».


Or, ce tissu subjectif de réalité peut être de deux natures. Soit il répond à une interprétation structurée du monde, et il s’organisera dans ce cas autour de symboles censés renvoyer à l’Etre, sous une forme certes inadéquate et imparfaite, mais du moins organisée. Soit il répond à une fantasmagorie délirante, et il s’organisera dans ce cas autour d’images autonomes, sans liens avec l’extérieur. Dans le premier cas de figure, on a l’homme mature ; dans le second, on a le schizophrène, le fou.


Pour que notre construction de la réalité participe d’un processus de symbolisation du monde plutôt que d’une pure et simple illusion fantasmatique, nous avons cependant besoin d’une condition fondamentale : un contact étroit avec l’Altérité. Il nous faut sortir de nous-mêmes, pour nous trouver exposés à la résistance des choses, et plus encore à la résistance des autres personnes. Le schizophrène est un homme qui s’est retranché du monde commun pour s’abîmer dans son propre univers intérieur. Dans cet univers-là, nulle Altérité ne vient plus le frustrer ; il est le Dieu d’une réalité qu’il englobe, et qu’il a forgée. L’homme mature, lui, est condamné à gérer des conflits, à assumer des différences, à endurer des vexations : c’est bien pour cela qu’il est homme, au fond. Il est confronté à une permanente opposition, et cette opposition le structure.


Admettons maintenant que cette opposition disparaisse. Admettons que l’homme ne perçoive plus ni choses ni personnes autour de lui, qu’il vive dans une bulle isolée. Que lui resterait-il ? Une réalité virtuelle, une ombre de réalité, une réalité sans Autres. Lui-même, que serait-il ? Un homme virtuel, une ombre d’homme, un homme sans subjectivité.

L’individualisme contemporain sépare les êtres dans des sphères séparées ; il les monadise. Le développement des médias, pour sa part, ne laisse plus apparaître les événements que sous la forme d’un spectacle. Les personnes et les choses s’effacent, remplacées par des silhouettes obscures, perdues dans la brume. Tenter de retrouver la présence de l’Altérité est devenu une exigence vitale ; c’est un geste de révolte, une ultime prétention à l’humanité...

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