Anaximandre est un philosophe grec du VIe siècle avant Jésus Christ, dont nous ne possédons plus que quelques fragments et aphorismes, et qui aurait écrit son ouvrage majeur, De la nature, à l’âge de 64 ans. Il appartient à cette génération d’auteurs -qualifiés de « présocratiques » - qui ont donné naissance à la pensée occidentale...

Anaximandre incarne une époque où la philosophie s’articulait encore autour de principes naturalistes et vitalistes.

Le monde est-il fondamentalement un ou divers ? Cette question, apparemment abstruse, est en fait au cœur de tous les grands débats philosophiques qui naissent parmi les hommes depuis la création de la pensée. Si le monde est un, la diversité est sans doute elle-même illusoire, et relève de l’opinion, comme l’écrivait Parménide ; la vérité, pour sa part, ne peut qu’être inengendrée, sans commencement ni fin, dépourvue de limites, indivisible et immobile. Il ne saurait y avoir de véritable devenir, puisque tout est essentiellement homogène. Si le monde est divers, en revanche, c’est alors l’unité elle-même qui est illusoire, comme l’affirmera cette fois le nominaliste Guillaume d’Ockham, dans sa remise en cause des universaux ; seules existent réellement les entités singulières, et la pensée fabule lorsqu’elle ramène chaque « table » autour de nous à une idée première de table ; ce terme générique n’est rien de plus qu’un signe conventionnel destiné à permettre la communication quand nous voulons désigner une planche posée sur quatre pieds.


D’un point de vue anthropologique, la discussion est sensiblement la même. L’homme est-il un ou divers ? S’il est un, on peut porter sur lui un jugement uniforme, quels que soient ses origines, son passé ou ses mœurs, voire lui reconnaître des droits universels ; on peut aussi espérer, sur cette base, instaurer un jour une paix non moins universelle, qui rassemblera tous les peuples dans une fraternité irénique. Force est en tout cas de reconnaître que l’histoire est très loin de s’être montrée aussi sentimentale que nous, à cet égard : après plusieurs millénaires de civilisation, nous ne nous sommes visiblement pas encore lassés des guerres et des conflits, malgré nos professions de foi pacifistes. Chaque fois que nous avons voulu mettre un terme définitif aux divisions, elles sont revenues plus insistantes et vives que jamais, pour nous sauter littéralement au visage...  Si l’homme est divers, en revanche, on s’attachera plutôt à relativiser les différences, et l’on se tiendra à l’écart de ceux qui ne partagent pas le même noyau identitaire ; à quoi bon tenter de résorber les distances, quand elles sont infranchissables ? La guerre de tous contre tous demeure peut-être une malédiction, dans cette perspective, mais c’est une malédiction nécessaire, contre laquelle on ne peut rien. Certains considéreront que la multiplicité s’arrête en grande partie avec les races ou les nations ; d’autres, plus extrêmes, diront qu’elle vaut jusqu’aux individus. On pourrait s’amuser à conclure, dans un esprit revendiqué de dérision, qu’elle ne cesse peut-être qu’avec l’atome ; si l’on tient absolument à disséquer jusqu’au bout, on parviendra toujours à descendre un peu plus loin : nos scientifiques actuels, d’ailleurs, ne s’en privent pas…


En un sens, toutes ces alternatives sont certainement idiotes ; mais, simultanément, concédons qu’elles ont aussi une part de vérité. « L’Etre est », « Le Non-Etre n’est pas. » A ces formulations rationalistes, fondatrices de la pensée logique, Héraclite, avant d’autres, répondait par un paradoxe dialectique : « Nous sommes et nous ne sommes pas. » Les contraires sont vrais en même temps ; telle est la nature, étrangère aux dichotomies simplistes de la raison. Nous concevons le monde et l’homme comme de pures unités ou de pures diversités ; considérons-les plutôt comme des organes, à la fois uns et divers, selon le point de vue adopté. A une extrémité du spectre, l’unité ; à son autre bord, la diversité ; entre les deux, le mélange. Tout ici-bas peut s’associer et s’aimer ; mais tout peut aussi se heurter et se haïr. Point de naïveté ni de cynisme ; la Voie authentique fédère sans uniformiser, équilibre sans niveler ; elle tient tout entière dans le juste milieu.

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