Sainte-Solange :

du paganisme au christianisme



Jean Dolbouc




                            


L’articulation pagano-chrétienne : esoterikos et katholikos


      La civilisation européenne repose sur deux dimensions religieuses imbriquées, deux perspectives articulées dans les histoires individuelles et collectives.


          La première est ancestrale, très localisée, intuitive, ésotérique (1) : c’est le paganisme (2). Cet axe ésotérique du religieux européen correspond à ce que René Guénon nommait le « noyau », ce que des intellectuels contemporains comme Jean-Luc d'Albeloy ou Luc Saint-Etienne appellent la « sève païenne » (3). Dans le système girardien (4), cette dimension païenne de l’imaginaire européen tire sa source de ses origines archaïques, des mythes préchrétiens dont le mécanisme repose sur le sacrifice d’un bouc émissaire culpabilisé puis divinisé, mécanisme permettant la résolution provisoire d’une crise sociale qui revient cycliquement (l’éternel retour).


          La seconde dimension religieuse est chrétienne, et plus précisément catholique (5). Elle correspond plutôt à l’ « écorce » chez Guénon, et vient chapeauter, couronner la « sève païenne » des mythes en fournissant, selon Girard, la révélation profonde du mécanisme victimaire, en proclamant ouvertement, au contraire des mythes, l’innocence de la victime émissaire. C’est, pour Girard, le sens de la « Révélation du Christ » : la découverte (la « Bonne Nouvelle » du Nouveau Testament) de l’injustice originelle des mythes, et l’instauration de l’innocence de la victime expiatoire (Jésus-Christ, synthèse de toutes les victimes, qui remet les péchés de tous les hommes). C’est la Vérité révélée par le Logos tout-puissant.


       Ces deux dimensions - la première, plus mystérieuse mais directement inscrite dans l’environnement immédiat ; la seconde, plus abstraite, plus morale et plus universelle – s’articulent dans un rapport de subsidiarité. Sur le « pays païen » – un pléonasme – et ses « mythes fragmentaires » – un autre pléonasme – viennent comme une enveloppe, l’ « Imperium » chrétien qui en révèle le sens et en accomplit la compréhension « selon le tout » (6). Ainsi, plutôt que d’« abolir », d’effacer l’incomplétude mythique, le christianisme apporte son complément. Il complète les mythes et les résout, il les prend comme appui pour instaurer sa supériorité morale. Né dans un cadre judaïque – qui était alors néanmoins soumis à l’Empire païen de Rome – qui préfigurait la Croix, il n’en fournit pas moins aux Païens un aboutissement civilisateur de leurs visions mythiques, en leur offrant le Christ à la fois comme synthèse divine de ces mythes, comme révélation et comme résolution de leur problématique violente. C’est pourquoi il est aisé, en grattant un peu le verni chrétien, de retrouver le substrat païen dans les rites et croyances européennes. Dès lors, les « néo-païens » – dont les exégèses distanciées doivent plus qu’il n’y parait aux deux mille ans de théologie chrétienne – parleront de « récupération » et de « détournement » de leur culture et de leurs cultes par l’Eglise, ramenant très rapidement les deux millénaires d’Europe chrétienne à un simple épisode historique accidentel, comme une parenthèse incongrue, dont l’Europe aurait pu, et même dû, se passer. Inversement, les Chrétiens y verront plutôt une évolution positive apportant un nouveau sens moral plus structurant et progressiste à des mythologies chaotiques, certains d’entre eux poussant même jusqu’à l’excès et l’absurdité en refusant strictement d’entrevoir la parenté chrono-logique entre ces deux dimensions du religieux européen.


Le Berry : terrain d’observation privilégié


          Cette articulation pagano-chrétienne de l’imaginaire religieux européen est particulièrement visible dans la France rurale. La France, « fille aînée de l’Eglise », n’est certes pas une terre à la christianisation récente, mais, par les survivances de son imaginaire paysan, elle est un laboratoire d’observation intéressant à cet égard. Hautement représentatif de cette subsidiarité et de cette dialectique pagano-chrétienne, le Berry, plus vieille province de France, mais territoire à la christianisation lente, expose des matériaux culturels éclairants dans ses nombreuses légendes et dans l’évolution historique de leurs reformulations. C’est une terre encore pleine d’enchantements et de sorcellerie, à la tradition orale vivace, réputée rétive aux changements (7), et qui a su préserver en partie son caractère antique. Héritier du pays des Bituriges Cubi qui dominaient la Gaule, le Berry garde la trace de cette société plutôt matriarcale. Son imaginaire et son quotidien sont peuplés encore aujourd’hui de femmes au caractère fort. Partout l’on distingue sans peine un fond mythologique plurimillénaire. Il faut dire que, jusqu’à la fin du XIXème siècle, l’Eglise, qui envoyait alors ses missionnaires évangéliser les colonies, en faisait encore de même avec les « sauvages » berrichons ! Dans ce contexte, il n’est pas surprenant d’apprendre que l’histoire récente du Berry est truffée de curés exorcistes (8), de prêtres pratiquant le spiritisme ou auteurs de livres « pas très catholiques » (9). Autre anecdote évocatrice : l’un des vitraux de l’église « Saint-Bonnet », à Bourges, représente la Résurrection du Christ entouré des saintes coiffées du bonnet berrichon ! De nombreux ouvrages de vulgarisation folklorique, néanmoins sérieusement documentés, permettent de prendre la mesure de cet environnement culturel particulier, restituant aux lecteurs les fruits d’une longue tradition orale constitutive de la culture populaire rurale, que les Ecritures Saintes, restées longtemps les seuls écrits marquants pour le commun des mortels, ont encadré et influencé peu à peu au fil du temps.


          Ce cadre sommairement posé, nous pouvons étudier de plus près l’une des principales légendes berrichonnes, si ce n’est la principale : celle de Sainte-Solange (ou « Soulange » pour les autochtones).


L’histoire de Sainte-Solange


          Sainte-Solange est la patronne du Berry. Elle aurait vécu dans la seconde moitié du IXème siècle, près de Bourges, l’ancienne Avaricum, plus exactement au pré Verdier, à Val-Villemont, paroisse de Saint-Martin-du-Crot qui porte aujourd’hui son nom.


Les temps étaient troublés en cet an 878, la guerre faisait rage et la société était en crise. Solange, très belle bergère d’une quinzaine d’années, fille de très modestes vignerons, fut élevée dans la piété, écoutant à la veillée le récit de la vie des saints, et vouant une admiration particulière à Sainte-Agnès : « "Je ferai comme toi, mon agnelette !", disait-elle » (10). Jeune fille vertueuse et charitable, elle était très aimée des siens, quêtant pour les plus pauvres, accomplissant par ses prières miracles et guérisons, exerçant une influence surnaturelle sur les récoltes.


          Un jour qu’elle lavait son linge à la rivière, « elle vit se refléter sur l’eau le plus charmant visage que l’on puisse voir. Elle l’admirait sans se douter que ce fut elle : « "Oh ! la gente fille au teint frais ! Jésus ! C’est une rose !", s’exclama-t-elle naïvement » (11). Mais elle se reprit bien vite, « brouilla l’eau d’une main tremblante et se releva en rougissant : « Attention ! avait soufflé sainte-Agnès. Prends garde, Solange, au péché d’orgueil ! » (12). Et la jeune pastoure se ravisa.


          Ses grandissants pouvoirs de thaumaturge lui valent rapidement une solide réputation au-delà de ses contrées, arrivant jusqu’aux oreilles de Bernard de la Gothie, fils de Bernard, comte de Bourges, de Poitiers et d’Auvergne, prince du pays, qui vint à sa rencontre. Le seigneur s’éprit immédiatement de cette gracieuse bergère « aux grands yeux » (13), et lui proposa mariage et richesses. Solange refusa cette union, n’ayant d’autre ambition que spirituelle, et aucune envie d’être arrachée à sa terre. Passèrent quelques semaines et Bernard, ne pouvant se résoudre à oublier la jeunette, revint et réitéra sa demande. N’arrivant pas à persuader Solange malgré la promesse d’une vie fastueuse, l’irritation le gagna. Il chercha à savoir si la douce s’était déjà promise « à quelque vilain d’ici » (14). Mais Solange ne lui préférait aucun galant. « Mon cœur appartient à mon doux Seigneur Jésus », qui est « plus puissant que vous. C’est pourquoi il doit passer avant vous, messire » (15). Bernard entra alors dans une folie furieuse : « C’en est trop ! Si tu ne veux pas venir de bon gré, entêtée, tu viendras de force ! » (16). Il tenta de saisir Solange, qui lui échappa. Il la rattrapa, et l’enleva sur son cheval. Mais elle lui échappa une seconde fois. « Alors, l’amour faisant place à la fureur, d’un seul coup de sa dague le prince lui trancha la tête. De cette jolie tête blonde aux grands yeux clairs, croulée sur l’herbe sanglante, sortirent des parfums comme du vase brisé de sainte Madeleine, et par trois fois le nom de "Jésus" s’échappa de ses lèvres mortes » (17). « Devant l’horrible forfait qu’il venait de commettre, Bernard fut comme dégrisé. Le remords le saisit ; il se frappait la poitrine en gémissant : "Malheureux ! Qu’ai-je fait ? Quelle folie m’a pris pour tuer ainsi cette sainte fille ? Je suis maudit !" Et soudain, […] il semblait au meurtrier que la petite morte se levait lentement ; dans une lumière dorée qui la nimbait comme d’une auréole, elle marchait vers la fontaine proche, tenant dans ses deux mains sa pauvre tête ensanglantée, pour aller la laver dans l’eau claire qui chantait ». (18)

« Epouvanté de son crime, le prince disparut dans une course folle, regardant luire devant lui une étoile – l’étoile d’or qui brillait au front de Solange – et qui le conduisit dans le jardin des Anges, où règne le Pardon » (19).


          Aujourd’hui, une chapelle se dresse au lieu de son martyre. Sainte-Solange est fêtée le 10 mai (20). Chaque lundi de Pentecôte, des pèlerins se rendent de l’Eglise à la chapelle pour prier. On l’implore pour protéger les récoltes – elle est invoquée principalement contre la sécheresse - et les troupeaux. On lui attribue même des miracles post-mortem. On porte annuellement en procession la châsse contenant ses reliques dans la ville de Bourges (21).


Solange : le Berry incarné


          Que ce soit dans les légendes, les chansons traditionnelles, ou plus encore dans la vie quotidienne, la femme berrichonne tient bien sûr une place importante, voire prépondérante. On la présente souvent comme un caractère fort, insoumise dans ses désirs, entêtée, et intransigeante avec les hommes. En Berry, même le Diable se fait engueuler par sa femme (22) ! George Sand, icône moderne locale, est en quelque sorte l’arbre qui cache la forêt des nombreuses femmes qui « portent la culotte » en ces contrées. A ce titre, les chants populaires, témoins d’une longue histoire, fournissent une foule d’exemples (23). Parmi ceux-ci, nous en retrouvons un qui rappelle étrangement l’histoire de Sainte-Solange : Bergère aux beaux yeux (24). On nous chante là une très belle pastoure à qui un seigneur vient faire la cour. La belle le repousse, nullement impressionnée par le faste de la vie qu’il lui propose. Cette fois, la bergère n’est pas fidèle à Jésus, mais à son homme qui « est gentil et sage » et « tient son cœur en gage ». Devant l’insistance du noble, elle finit par le faire fuir en menaçant de lâcher son chien. Ici, nul martyre et nul engagement religieux, mais la même détermination, la même fermeté de caractère et la même fidélité à ses engagements, à sa terre et à son existence humble et saine. Cette « bergère aux beaux yeux » est la sécularisation de Solange aux « grands yeux bleus» (25).


          L’humilité, une certaine indépendance de vue, un caractère fort qui contraste avec la douceur de la vie pastorale, un attachement charnel à sa terre et aux siens, la résistance vertueuse à la corruption et aux tentations de la richesse et de l’orgueil, le refus de se vendre au plus offrant, tous ces traits sont récurrents chez les femmes légendaires, et font de Solange une figure archétypale de la Berrichonne. Sa décapitation finale y participe aussi : marcher avec sa tête coupée entre les mains est un fait très courant des contes locaux (26). Sainte-Solange est en quelque sorte le Berry incarné, et son statut de femme ne doit rien au hasard.


          Jean Defrasne, dans son introduction au récit de la vie de Solange, place cette dernière dans une continuité légendaire, celle des nymphes, mais en relative rupture avec elles. « Jadis, aux temps païens, la source avait été consacrée aux nymphes, dont le regard vert brillait à travers le miroir des eaux calmes et dont les tuniques diaphanes glissaient entre les roseaux, à la clarté amicale de la lune. Mais un jour les nymphes avaient quitté leur transparent royaume, chassées par la frêle main de l’Enfant né bien loin de là, dans une étable de Judée, par une nuit de décembre toute constellée d’étoiles » (27). L’évanouissement du paganisme est le point de départ du récit. La naissance lointaine de Jésus est présentée à la fois comme la cause de la désertion des nymphes, et en filigrane, comme la promesse d’un nouvel enchantement. Immédiatement à la suite de ce passage, Solange apparaît dans le récit, dans cette position rappelant les nymphes : « penchée sur la source » (28). Et l’auteur de nous rappeler une fois de plus la substitution : Solange « n’y rencontrait plus le regard d’émeraude de la naïade, mais le visage rose et blond d’une fillette de quinze ans » (29). Solange vient prendre la place des naïades frappées d’obsolescence. Reprenant le fil de cette histoire féérique tombée en désuétude, Solange prendra une signification toute différente de ses prédécesseurs. C’est le sens de la transition des nymphes au végétal regard vert à la sainte au céleste regard bleu.


          Le paganisme s’est essoufflé, il est en déclin et ses fées ont déserté. Le christianisme arrive avec la figure de Solange, comme une renaissance religieuse qui marque une nouvelle étape culturelle et humaine (30).


De la fée à la sainte


          Le prénom Solange vient du Solveig viking qui signifie « chemin du soleil ». Solange évoque la voie vers la lumière divine. Une autre étymologie, latine cette fois, nous renvoie à solemnia, soit la « fête », la « cérémonie », qui nous a donné le terme « solennel ». De cette double étymologie ressort un sens commun : la voie solennelle vers la lumière.


          Comme l’histoire nous le suggère, Solange ouvre donc un nouveau chapitre qui, s’il marque une rupture sensible avec les fées, s’inscrit dans leur lignée. En effet, les fées, fades, dames, demoiselles ou encore marthes peuplent une multitude de légendes berrichonnes. En témoignent les innombrables noms de lieux qui y puisent leurs origines (31). Les fées sont toujours, ou presque, associées à l’eau, cause de nombreuses peurs et calamités pour le Berrichon chez qui « le surnaturel fait partie de la vie courante » (32) et dont « les rites païens semblent avoir traversé les âges » (33). Narcissiques – elles passent leur temps à se mirer dans l’eau -, orgueilleuses, coquettes, rivales, malfaisantes, vengeresses et très susceptibles, elles sont craintes.


          L’une de ces fées est la protagoniste d’une histoire qui rappelle curieusement celle de Sainte-Solange. La fée de Lacs, qui résidait à la fontaine Chancela, près du pré à la Dame, et qui est aussi connue sous le nom de Dame à la Font Chancela, était « d’une incomparable beauté. Un seigneur des environs, qui en était […] éperdument amoureux, parvint plusieurs fois à l’enlever, mais à peine l’avait-il placée sur son cheval, pour l’emporter à son manoir qu’elle lui fondait entre les bras et lui laissait par tout le corps une impression de froid si profonde et si persistante que toute flamme amoureuse s’éteignait à l’instant dans son cœur » (34). On la dit « d’une extrême susceptibilité » (35), à tel point que la vexer peut vous faire perdre la parole et vous contraindre à aboyer tout le restant de vos jours. Sainte-Solange est en quelque sorte une bonne fée de la Font Chancela : humble, bienfaisante et innocente.


          Ces légendes évoquent le mythe de Perséphone. Fille de Zeus et de sa sœur Déméter, Perséphone est aussi connue sous le nom de Coré (c’est-à-dire la « jeune fille »). Elle aussi d’une rare beauté, elle fut enlevée également, par son oncle Hadès, dieu des Enfers, qui souhaitait en faire sa reine. Déméter voulant récupérer sa fille, Zeus trouva un compromis : Perséphone restera six mois par an (automne et hiver) auprès d’Hadès comme reine des Enfers, et les six mois restants avec sa mère pour l’aider à favoriser les récoltes (c’est dans ce beau rôle qu’on la nomme Coré).


          La trame est toujours la même : beauté exceptionnelle, convoitée par un personnage de pouvoir qui tente de l’enlever. Comme Solange et les fées, la fille de Déméter est associée à la fertilité agricole (36). Mais, quand les mythes font de la fée ou de Perséphone des êtres doubles, à la fois victimes et coupables, admirées pour leur beauté extraordinaire mais craintes pour leur caractère impitoyable (37), le récit du martyre de Solange nous présente un inoffensif ange de vertu prêt à périr plutôt qu’à s’abandonner à la corruption. Dans la légende païenne de la « Fileuse » (38), autre version du même mythe féérique, l’innocente beauté convoitée puis meurtrie devient là aussi un esprit malfaisant et vengeur.


          Si, d’un côté, la morale implicite des mythes est ambivalente, de l’autre, la morale explicite du récit chrétien est on ne peut plus claire.


L’anti-Narcisse


          Le célèbre mythe de Narcisse nous est rapporté par Ovide dans ses Métamorphoses. Narcisse, jeune homme d’une beauté inégalée mais très orgueilleux, repoussait ses nombreux prétendants. Allant boire à une source, il tomba amoureux de sa propre image reflétée dans l’eau. Il se prenait pour un autre, et ne pouvant quitter son image des yeux, il finit par dépérir dans cette situation absurde. Sous son corps sans vie, l’on retrouva ces fleurs blanches que l’on appelle depuis des narcisses.


          C’est un fait remarquable que la biographie de Sainte-Solange reprenne si clairement le mythe de Narcisse. Quelles que soient les versions du récit, la tentation narcissique est présentée comme telle, sans détour. Mieux : cette tentation est immédiatement et très explicitement condamnée. C’est Sainte-Agnès en personne, modèle christique de Solange, qui apparaît pour la mettre en garde. Et c’est avec une honte coupable que Solange brouille l’eau pour rejeter ce penchant orgueilleux. Contrairement à l’histoire tragique d’un Narcisse incapable de reprendre le dessus sur son penchant, la petite bergère se ravise. Elle a la conscience de sa faute, et c’est avec un sentiment de culpabilité qu’elle échappe à son péché adolescent.


          Dans un cadre d’analyse girardien, la comparaison entre Narcisse et Solange s’éclaire : quand le premier succombe au mimétisme destructeur (39), la seconde en réchappe grâce à un mimétisme d’apprentissage fondamentalement positif et généreux, car hors de la tension rivalitaire exponentielle, hors de la surenchère concurrentielle violente : l’imitation de Sainte-Agnès qui est elle-même imitation du Christ qui imite lui-même le Père. La chronologie du récit nous révèle que Solange était déjà prémunie contre le mauvais mimétisme. Avant d’être soumise à cette épreuve, elle déclare déjà : « je ferai comme toi, mon agnelette !» (40). Jean Defrasne est tout aussi explicite : « elle avait résolu de l’imiter » (41). Dans la version de Lapaire, le « comme toi, mon agnelette » nous ramène à l’imitation du Christ, évoqué par son symbole de ralliement, l’Agneau. Chez Defrasne, les termes sont aussi lourds de sens. « Imiter » Agnès est une résolution, ce qui a deux sens : c’est non seulement un parti pris vertueux (comme nos « bonnes résolutions » annuelles), mais aussi la solution de la problématique humaine. En imitant l’innocence et l’humilité infinies de la sainte, modelée elle-même par l’imitation du Christ, le cercle vicieux de la violence mimétique est rompu. Le problème est « résolu » par ce dépassement vers un mimétisme pacifique : on imite la victime et non plus le bourreau.


Un Christ féminin


          Le récit de la vie de Solange nous présente à bien d’autres égards ce que l’on pourrait appeler un « Christ féminin »


          Dans les Evangiles, Jésus se présente comme celui qui fait la volonté du Père. Nous avons dégagé la relation d’imitation liant Solange à la ligne Agnès-Jésus-Dieu. Mais la correspondance entre la figure de la petite bergère berrichonne et celle du Crucifié ressort en différents autres points.


          Tout d’abord, si l’on sait peu de choses de l’enfance de Jésus, il ne fait aucun doute qu’il a grandi au sein d’une famille pieuse. C’est aussi à peu près la seule information qui nous est rapportée de l’enfance de Solange.


          Mais à la différence de Jésus, l’histoire insiste sur la beauté physique de la bergère, ce qui s’explique d’abord par son statut de jeune fille. Nous avons vu comment sa beauté permet d’introduire à la fois une relecture éclairée – revue et corrigée, pourrait-on dire ! – du mythe de Narcisse, et une reprise de mythes féériques, eux aussi moralement corrigés. Surtout, la beauté corporelle de Solange est la cause première de la convoitise fatale dont elle sera l’objet.


          Toutefois, après son crime, Bernard regarde « luire devant lui une étoile d’or – l’étoile qui brillait au front de Solange – et qui le [conduit] dans le jardin des Anges, où règne le Pardon » (42). L’étoile d’or fait directement référence à l’astre qui surplombe Jésus à sa naissance et qui guide les mages vers le lieu de la Nativité. Cet astre christique mène vers le Pardon, autrement dit vers la sortie du cercle vicieux de la violence et de l’envie, vers la repentance qui proclame l’innocence de la victime. Cette transition est équivalente au passage du Paul persécuteur au Paul repenti dans les Actes des Apôtres, ou encore à la volte-face des soldats romains après la mort de Jésus (43).


          Autre point commun entre le récit évangélique et celui de Solange, le contexte social est celui d’un pays en proie à la crise, à la guerre et à la perte des repères sociaux essentiels (44). Cela fait écho au cadre du récit néotestamentaire : une Judée soumise au pouvoir païen de Rome, en des temps troubles. En attestent les divisions au sein du clergé juif et les nombreux débats entre Jésus et les Pharisiens et Saducéens. C’est dans un contexte social critique comparable que Solange sera assassinée.


          Plus encore, Solange, au fur et à mesure qu’elle grandit, révèle des « dons merveilleux » (45) de thaumaturge. Elle guérit par sa main et ses prières, et l’on nous précise que son village reste étonnement à l’abri des fléaux qui ravagent alentour. Toutefois, à l’instar de Jésus, elle s’en défend, par modestie, mais peut-être aussi par prudence. Comme son modèle, elle répond à qui veut l’entendre que c’est là l’œuvre du Dieu miséricordieux qui sait exaucer ceux qui le prient sincèrement. Elle ne s’enorgueillit pas des pouvoirs héroïques qu’on lui prête.


          L’humilité et la frugalité de la vie de Solange la rapprochent de la vie du Christ, auquel elle se dit attachée « comme la feuille est à la branche » (46) lorsqu’elle repousse une seconde fois les avances de Bernard. Elle se définit comme une feuille à celui qui la voit comme un fruitdéfendu, en l’occurrence. Elle est ce qui reçoit la lumière au seul bénéfice de son modèle.


          Le schéma chronologique conduisant au martyre de Solange se calque sur celui menant à la Crucifixion. Dans les deux cas, le contexte général est celui d’une crise où le protagoniste fait office de bouclier protecteur et salutaire face aux fléaux qui touchent individus et collectivité. Solange comme le Christ minimisent en quelque sorte le mérite qu’on leur attribue. De leurs points de vue, ils ne sont qu’intercesseurs auprès de Dieu, et il n’est rien d’héroïque dans leurs actions. Pareillement, l’un et l’autre paieront de leur vie cette réputation grandissante. Enfin, l’un comme l’autre seront le point de départ d’une nouvelle ère religieuse, basée sur l’innocence totale, reconnue par tous, due la victime.


Les deux moments du refus : amor fati païen et amor dei chrétien


          Dans la version de Jean Defrasne, il y a deux visites de Bernard à Solange correspondant à deux moments du refus. Solange repousse d’abord Bernard par modestie, arguant que c’est folie pour un noble de s’unir à une pauvrette, et que son destin est de rester attachée à la terre qui l’a vue naître (amor fati). Ce thème de l’enracinement est récurrent dans les légendes berrichonnes où l’émigration est considérée comme un péché d’orgueil et d’infidélité (47). Ce premier refus, bien que teinté d’une pieuse modestie, est à l’opposé du Christ qui ne fait que très peu de cas de sa famille « biologique » (48) et de Bethléem. Ce moment est littéralement païen : c’est le lien au pays qui prévaut, et à l’attachement tribal.


          Quand le seigneur revient à la charge, c’est cette fois la piété qui motive principalement ce second refus. C’est la séquence chrétienne du refus : l’amor dei est l’argument-force. L’attachement n’est plus au pays, mais au vœu moral qui la lie à Jésus. C’est à ce second refus que le riche Bernard va glisser de l’irrésistible désir à la folie meurtrière, via l’intermède de la tentative, ratée, d’enlèvement sur son cheval. Incapable d’obtenir le consentement de la paysanne, puis incapable de la détenir de force, blessé dans son honneur puis dans sa virilité, Solange passe à ses yeux, en un éclair, du statut d’objet de désir à celui de victime expiatoire. Le contexte général de crise sociale et politique s’incarne en Bernard qui sacrifie Solange. Telle l’insaisissable dame à la Font Chancela qui refuse de s’abandonner à son kidnappeur, la sainte le fait passer brusquement de la flamme infernale du désir à la sensation glaciale de sa disparition brutale. Bernard en perd la tête. Il fera perdre la sienne à la belle.


          Mais là où le mythe païen aurait conclu à la résolution de la crise par le meurtre rituel d’une victime ambivalente – victime puis bourreau, innocente puis coupable, ou à la fois belle et laide comme la Marthe de Mongarnaud (49) –, c’est en conclusion la culpabilité du meurtrier qui est affirmée par le récit, et confirmée par le sentiment final de Bernard qui, « épouvanté de son crime » (50), reconnaît l’innocence de « cette sainte fille » (51). La repentance finale du seigneur et sa disparition vers le lieu « où règne le Pardon » (52) confirme la différence morale fondamentale entre la figure de la victime archaïque et celle de la martyre historique.


          Comme nous l’avons développé plus haut de manière analogue à propos de la représentation du mythe de Narcisse, le mécanisme du meurtre est ici révélé et chapeauté par une morale chrétienne de justice. Aucun voile ne vient le couvrir de légitimité, rien ne vient faire écran à l’injustice des événements, à tel point que le coupable lui-même reçoit la révélation et reconnaît explicitement l’injustice de son acte.


La Rose-Croix


          Solange personnifie donc la perfection spirituelle et morale, au-delà de sa perfection physique.


          Au moment de la tentation narcissique, Solange, dans la posture féérique, voyant le reflet de son gracieux visage sur le miroir de l’eau, se qualifie de rose. Nous avons vu qu’à ce mot, Sainte-Agnès intervient pour mettre Solange en garde contre le péché d’orgueil.


          La rose symbolise la beauté, la fertilité et l’amour. Mais si Solange ne personnifiait que la rose, si elle avait dû se passer de l’intervention de Sainte-Agnès, elle ne serait pas différente des nymphes qui l’ont précédée, et dont l’une, selon Ovide, a fait naître la première rose. Au-delà de la rose, Solange incarne la Croix, symbole du christianisme, instrument de la révélation de l’innocence de la victime et de l’injustice du sacrifice.


          Solange est la personnification de la Rose-Croix, cet état ultime de perfection physique, spirituelle et morale. Belle comme la rose, mais dénuée des épines féérique de l’orgueil et de la méchanceté, elle est « aussi modeste que belle » ; elle a « toutes les qualités » (53).


« Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5:17)


          Comme nous l’avons noté en introduction, l’histoire de Sainte-Solange, pour être appréhendée dans sa signification fondamentale, doit être examinée à la lumière de l’articulation pagano-chrétienne de la culture, de ce moment de la « généalogie de la morale » dont le Berry est encore un terrain d’observation particulièrement révélateur. Ce territoire est culturellement toujours à la charnière de ces deux grandes civilisations : son fonds païen, archaïque, reste encore très visible, mais sa christianisation, bien que lente et laborieuse, n’en est pas moins réelle. Sainte-Solange est à bien des égards une personnification réussie de l’imaginaire berrichon. Descendante des fées et divinités païennes auxquelles elle se substitue, elle est aussi leur dépassement moral et civilisationnel, incarnant la vertu et l’innocence qu’on ne prêtait guère à ses aïeules. Elle est le maillon du passage du mimétisme païen à l’imitation christique. Elle est la métaphore berrichonne de cette mutation religieuse et anthropologique : élévation de la Rose à la Croix, de la fée à la sainte, du narcissisme à l’altérité, de l’orgueil à l’humilité, de l’envie à la générosité, de la culpabilité à l’innocence, de la vengeance au pardon, de l’accusation à la miséricorde.


          Comme René Girard l’a démontré dans ses analyses comparées des mythes et des Evangiles, ce passage correspond à la révélation de la rivalité mimétique et à la condamnation de son mécanisme infernal. Aux légendes païennes truffées de victimes émissaires démoniaques, s’ajoute leur part manquante : l’innocence radicale de la victime.


          Le mimétisme rivalitaire et son escalade jusqu’au meurtre sont, dans le récit de la vie de Sainte-Solange, présentés comme tels. « Plus d’une noble damoiselle espérait devenir l’épouse de comte Bernard. Mais son choix s’était porté sur une petite paysanne ! ». Il était « étrangement ému devant [la résistance] de Solange. Loin de l’en détester, il l’en aimait davantage » (54). Bernard s’imagine d’abord qu’elle lui préfère quelque vil galant, ce qui atteint son orgueil d’aristocrate. Mais la bergère dément. En ajoutant que celui a qui elle a promis son cœur – Jésus – est plus puissant que Bernard et qu’il doit passer avant lui, la mécanique infernale s’emballe.


          Contre ce mécanisme tragique se présente un nouveau mimétisme, une imitation pacifique, celle de la figure christique, modèle dont l’imitation permet d’enrayer la rivalité violente qui aboutissait jadis au sacrifice de l’innocent et soumettait le monde aux caprices des dieux.


          Le mécanisme littéralement satanique (55) est révélé, dévoilé, condamné.


« Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde » (Jn 12:47)


          Aux yeux des « néo-païens », c’est un désenchantement, doublé d’une utopie absurde. Aux yeux des Chrétiens, c’est un soulagement, une délivrance après les soumissions infernales aux caprices des démons. Pour le pagano-chrétien – c’est-à-dire pour qui souhaite articuler ces deux visions du monde plutôt que d’abolir l’une au profit exclusif de l’autre -, c’est un dépassement. Cette perspective ne vise pas à concilier l’inconciliable, mais simplement à envisager le plan dialectique qui relie anthropologiquement ces deux civilisations. Et si, comme René Girard le pense, le christianisme vient révéler la (bien triste) vérité profonde du paganisme, il n’en est pas moins vrai que le christianisme, pour faire sens, a besoin de garder la mémoire de l’archaïque sensibilité païenne, comme il a su et dû garder le corpus vétérotestamentaire. Dans l’un et l’autre cas, son émergence n’est compréhensible qu’à la mémoire de ce qui l’a précédé. Appréhender le christianisme en faisant table rase du monde préchrétien mène à une dangereuse confusion : c’est ainsi qu’on paganise le christianisme qui, une fois devenu sa pâle copie, perd toute sa légitimité morale et historique. Parallèlement, se replonger dans les mythes païens en leur attribuant trop rapidement un sens moral chrétien relève de l’anachronisme (56).


          Solange serait pure folie pour qui ignore les turpitudes que causent les fées et le monde d’alors. Mais, située ainsi dans cette lignée inquiétante et merveilleuse, elle rompt avec la malédiction ancienne qui faisait des victimes de futurs bourreaux vengeurs, comme cette marthe de Montgarnaud, beauté meurtrie devenue violeuse d’hommes. Solange brise le cercle infernal de l’injustice contagieuse. Figure christique synthétisant et dépassant sa longue et vaste ascendance païenne (57), Sainte-Solange est une Sainte-Agnès régionale, ou un Jésus régional féminin. Son corps défunt se relève pour laver dans l’eau claire sa tête ensanglantée, comme une expiation de tous les péchés locaux qui ont précédé.


          Errare humanum est, perseverare diabolicum. Solange est l’espoir que les hommes en finissent avec leurs erreurs ; et leurs sacrifices rituels sont désormais désignés comme sataniques. Ainsi prétend s’ouvrir un autre chapitre, post-païen : celui de l’imitation d’un modèle universel de justice et d’innocence, dépassement « selon le tout » de la mécanique ésotérique enfin révélée.


          A la lumière de cette analyse cheminant des profondeurs de l’ésotérisme païen à une compréhension universelle surplombante (le Logos), on ne peut qu’adhérer au célèbre propos de Paul Valéry, dans ses Variétés (58) : « La véritable tradition dans les grandes choses, ce n’est pas de refaire ce que d’autres ont déjà fait, c’est de retrouver l’esprit qui fait ces choses et en ferait de toutes autres en d’autres temps ».



Notes :


(1) Du grec ancien esoterikos : « le plus intérieur », « le plus caché », « le plus profond ».


(2) Du latin pagus : « pays », « campagne ».


(3) Cf. http://www.freewebs.com/chretiente/sommaire.html


(4) Pour un aperçu des thèses de René Girard et une bibliographie sommaire, voir cette présentation de Simon De Keukelaere :

http://users.skynet.be/renegirard/fr/articles/girard_presentation_theorie.html


(5) Du grec ancien katholikos, dérivé de kata (« par ») et holos (« tout ») : « universel », « général » et, littéralement, « selon le tout ».


(6) « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5:17).


(7) A tel point que Mirabeau l’avait surnommée « Siberry ».


(8) Dont le célèbre curé de La Berthenoux, l’Abbé René Debourges.


(9) Dont le curé défroqué R. P. Johannès qui a publié un Manuel pratique de sorcellerie berrichonne, Guy Trédaniel, éd. De la Maisnie, Paris, 1986.


(10) Hugues Lapaire, « Sainte Solange », in Les légendes berrichonnes : légendes rustiques, historiques & religieuses, superstitions du Haut & Bas-Berry, Champrond-en-Gâtine, Editions du Colombier, 2003.


(11) Hugues Lapaire, op. cit.


(12) Jean Defrasne, Mystères et légendes du Berry, Cabedita, Yens-sur-Morges (Suisse), 2006, pp.15-16.


(13) Hugues Lapaire, op. cit.


(14) Jean Defrasne, op. cit., p.19.


(15) Ibid.


(16) Ibid.


(17) Hugues Lapaire, op. cit.


(18) Jean Defrasne, op. cit., p.20.


(19) Hugues Lapaire, op. cit.


(20) On a retenu le 10 mai 878 comme date de sa mort.


(21) Depuis la Révolution, c’est la châsse vide qui est portée en procession, les reliques ayant été dispersées en 1793.


(22) Cf. Corinne Duchêne, « L’enfant et le meneur de loups », in Contes et légendes du Berry – aux sources des traditions orales, collection « contothèque », Royer, Paris, 2004, pp. 39-50.


(23) En voici quelques-uns :

- Le chant des livrées, chant du rituel matrimonial retranscrit par G. Sand et interprété par le groupe Malicorne sur l’album éponyme (Hexagone/Griffe/Sony – BMG, 1974), est révélateur de l’imaginaire qui prévalait dans la Vallée Noire (soit la région de La Châtre – localité dont le nom en dit long…). L’épouse, recluse dans sa maison familiale, est sommée, sur le mode de la complainte, à chaque couplet, d’ouvrir sa porte. A chaque fois, l’époux entouré de sa famille lui propose un cadeau, mais elle refuse, prétextant qu’elle est de trop bonne condition pour commettre cette imprudence et que ses parents sont trop attristés. Au dernier couplet, le mari n’a plus qu’à se proposer lui-même. Là, la réponse de l’épouse change enfin : « J’ouvrirai ma porte pour ce beau mari ».

- Dans Le galant indiscret, l’amant est éconduit impitoyablement car il s’est vanté de sa conquête auprès des villageois.

- Réveillez-vous belle endormie nous présente une jeune fille consentant à l’acte sexuel et au mariage. Mais son père la juge trop jeune : « Elle n’a pas passé quinze ans » ; et conclut : « Faîtes l’amour en attendant ».

D’autres chansons nous rapportent des caractères féminins équivalents, et les turpitudes causées ainsi aux galants : Bergère à marier, Le galant noyé, Nous irons en Flandres, Filles qui êtes à marier, Quand la bergère s’en va t’aux champs


(24) Dont je conseille vivement la magnifique interprétation par Solange (!) Panis (diplômée d’Etat en chant traditionnel et professeur à l’Ecole Nationale de Musique et de Danse de Châteauroux depuis 1992), sur l’album Berry-Bourbonnais du Trio Cornemuse (Jean-Claude Blanc, Frédéric Paris et Willy Soulette), Silex, 1992.


(25) Jean Defrasne, op. cit., p.15.


(26) L’histoire de Saint-Génitour, au Blanc, se termine par une scène identique ; c’est peut-être, après celle de Sainte-Solange, la plus fameuse décapitation de la région.

(27) Jean Defrasne, op. cit., p.15.


(28) Ibid.


(29) Ibid.


(30) C’est un des sens majeurs de la légende du puits de la Bordèche. La déesse Bordèche, alors que les Romains conquéraient la Gaule, tint ce discours aux dieux : « Oh Teutatès, mon père, tu as laissé couler le sang de ton peuple ! Je vous prédis la fin prochaine de notre règne car bientôt, dans un lointain pays d’Orient, un homme juste et bon va mourir sur une croix en prêchant un dieu unique, l’amour et le partage. Ses disciples viendront jusqu’en Gaules et ils convertiront le cœur des hommes que vous tous, ici présents, avez abandonnés » Bordèche fut alors chassée du monde des dieux et se réfugia dans celui des mortels, au pays biturige, où elle sauva la peau du chrétien Thalaze persécuté par la foule. Plus tard, quand des Chrétiens se firent persécuteurs à leur tour, Bordèche, poursuivie par la foule déchaînée, se jeta dans le gouffre – devenu le fameux puits – qu’elle avait elle-même créé pour sauver Thalaze. En ressortit un oiseau bleu qui monta au Ciel. On ne revit plus jamais Bordèche.


          Bordèche est aussi une figure christique. Son puits est en quelque sorte sa Croix.


          Par ailleurs, le contexte d’occupation par les forces romaines, que ce soit en Judée, en Afrique du nord ou en Europe, est indissociable de l’émergence du christianisme. Le dépit de la déesse Bordèche est l’expression d’un sentiment prégnant tant en Judée qu’en Europe. La religion chrétienne relève, dès l’origine, d’une dimension politique contestataire majeure. Cf. Corinne Duchêne, « Le puits de la Bordèche», op. cit., p. 15-20.


(31) cf. Hippolyte François Jaubert, Glossaire du centre de la France, 1864, p. 203.


(32) Jean-François Ratonnat, Les mystères du Berry, Editions Sud Ouest, 1999, p. 9.


(33) Ibid., p.7.


(34) cf. Laisnel de la Salle, Croyances et légendes du Centre de la France, 1875, pp.117-118.


(35) Ibid.


(36) Solange fait de l’effet aux végétaux lorsqu’elle va quêter pour les pauvres pendant les moissons : « Et les tiges aussitôt s’abaissaient pour s’égrener au creux de ses mains, tandis que de plus beaux épis renaissaient derrière ses pas » (Hugues Lapaire, op. cit.). Au-delà de l’avantage strictement agricole, on appréciera la forte symbolique sexuelle de ce passage.


(37) Proserpine, la Perséphone romaine, était surnommée le « serpent qui rampe sous la terre ».


(38) Corinne Duchêne, « La pucelle du rocher des fileuses», op. cit., pp. 169-178.


(39) Mimétisme dont la violence est proportionnelle à la ressemblance des rivaux. Plus on se ressemble, plus on se hait et plus l’on se détruit. Et rien ne ressemble plus au sujet que son reflet symétrique.


(40) Hugues Lapaire, op. cit. Agnès de Rome, qui devint Sainte-Agnès, était une martyre – dont l’histoire nous est rapportée par Saint-Damase, Saint-Ambroise, le poète Prudence (cf. Peristephanon 14) et Jacques de Voragine (cf. la Légende dorée). Elle mourut en 303 à treize ans. Quand elle avait douze ans, elle rejeta les avances du fils du préfet de Rome, prétextant qu'elle était déjà fiancée à quelqu'un de bien plus noble que lui. Fou amoureux, il en tomba malade. Son père convoqua Agnès qui lui déclara qu'elle était chrétienne et fidèle à Jésus-Christ. Le préfet la soumit au chantage : soit elle consentait à sacrifier aux dieux romains, soit elle finirait au lupanar. Incorruptible, Agnès fut mise à nue, et on lui fit traverser la ville jusqu'au lupanar. On dit que ses cheveux se mirent à pousser miraculeusement pour recouvrir son corps. Arrivée au lupanar, un ange l'enveloppa d'une lumière éblouissante. Le lupanar devint un lieu de prière et, selon la légende, Agnès resta vierge car personne n’osa la toucher. Alors que le fils du préfet, toujours amoureux, lui rendait visite, un démon l'étrangla. Apprenant la mort de son fils, le préfet ordonna qu'Agnès soit brûlée, mais le feu épargna la jeune fille et détruisit ses bourreaux. Agnès mourut finalement, soit égorgée comme un agneau, soit décapitée.


          La Légende dorée raconte une autre version : Agnès, en priant, aurait ressuscité le fils du préfet. Accusée de magie, elle fut arrêtée. La suite ne varie pas : Agnès survit à l’immolation et finit égorgée.


          Quoiqu’il en soit, les très fortes similitudes entre l’histoire de Solange et celle d’Agnès de Rome font de Sainte-Solange une « Sainte-Agnès régionale ». Le rapport d’imitation qui lie Solange à Agnès s’inscrit dans un mimétisme plus large : l’histoire de la bergère est elle-même l’imitation de celle d’Agnès. De plus, il y a là aussi deux refus distincts, identiques aux deux refus de Solange.


          Sainte-Agnès reste la patronne de la chasteté, de la fidélité, du corps immaculé, de la virginité, et des victimes de viol. Comme Solange, elle protège aussi les récoltes.


          Le prénom Agnès tire son origine du latin agnus (« agneau »). Ce prénom était donné aux filles destinées à demeurer vierges.


(41) Jean Defrasne, op. cit., p.14.


(42) Hugues Lapaire, op. cit.


(43) cf. les Evangiles synoptiques : Mt 27:54 ; Mc 15:39 ; Lc 23:47.


(44) Jean Defrasne, op. cit., p.15.


(45) Hugues Lapaire, op. cit.


(46) ibid.


(47) comme dans la légende de Jean-le-Chanceux, où quitter sa famille et son pays relève d’une arrogance proprement diabolique : c’est prendre le chemin sur lequel vous attend le Malin, qui devra être finalement vaincu pour que Jean, devenu adulte, revienne de plein gré auprès des siens.


(48) cf. Mc 3:31-35.


(49) « La Marthe de Montgarnaud a le visage partagé en deux. La partie de droite est jeune, d’une grande beauté, et ses cheveux sont noirs comme l’aile du corbeau. La partie de gauche a une peau grise et ridée, ses cheveux sont blancs. Son corps est fait de même, une moitié ferme et sensuelle, et l’autre flasque et décrépite », Corinne Duchêne, « La Marthe de Montgarnaud », op. cit., p. 94.


(50) Hugues Lapaire, op. cit.


(51) Jean Defrasne, op. cit., p.20.


(52) Hugues Lapaire, op. cit.


(53) Jean Defrasne, op. cit., p.17.


(54) ibid., p.18.


(55) Satan signifie « l’Accusateur » (Za 3,1 ; Ps 109,6) et « l’adversaire » : « Satan, ça veut dire "l’Accusateur". Et l’esprit de Dieu s’appelle le Paraclet, c’est-à-dire "le Défenseur des victimes", tout est là. Le défenseur des victimes révèle la nullité de Satan en montrant que ses accusations sont mensongères », René Girard, Quand ces choses commenceront – Entretiens avec Michel Treguer, Arléa, Paris, 1994, p.77.


(56) C’est pourquoi l’attitude postmoderne visant à juger les événements de l’Histoire (colonialisme, esclavage, guerres de religion …) selon des critères contemporains est proprement insensée.


(57) Jésus occupe une position analogue au bout de la longue lignée des prophètes juifs. D’où l’épisode de la Transfiguration, où Jésus se pose comme la synthèse de la Loi (qu’incarne Moïse) et des prophètes (représentés par Elie). Cf. les Evangiles synoptiques : Mt 17:1-8 ; Mc 9:2-8 ; Lc 9:28-36.


(58) Que Corinne Duchêne a eu la lumineuse idée de placer en exergue de ses Contes et légendes du Berry…, op. cit.







Microsoft_Word__Sainte_solange__du_paganisme_au_christianisme.pdf Sainte-solange - du paganisme au christianisme.doc