Physique et Védas




Christian Bourrand



          Est vraie,  aussi en physique, la célèbre phrase de Nietszche : « ­L’homme qui a le plus grand avenir est celui qui aura la plus longue mémoire­ ». Les plus grandes avancées de la philosophie naturelle­ - ainsi a-t-on nommé la physique jusqu’à Newton -, celles qui ont révolutionné notre perception du réel, ont, chaque fois, retrouvé des conceptions de plus en plus anciennes. Après que la redécouverte d’Aristote ait restauré le pouvoir de la raison, celle de Platon réapprit à ne considérer dans les phénomènes sensibles qu’un reflet imparfait d’une vérité intelligible plus élevée. Galilée y puisât les fondements de la démarche scientifique moderne : induction théorique et formalisation mathématique précédant (plus que suivant) l’observation expérimentale et la déduction. « La philosophie (naturelle) ­est écrite dans cet ample livre à jamais ouvert sous nos yeux, je parle de l’univers ; mais ce livre, nous ne saurons pas le lire avant d’en avoir appris le langage.­ » (Galilée, Il Saggiatore, question 6). Apprendre le langage de l’univers nécessite de le questionner, au delà de ce qu’il nous montre ! Bachelard constatait en 1934 que « psychologiquement, le physicien contemporain se rend compte que les habitudes rationnelles nées dans la connaissance immédiate et dans l’action utilitaire sont autant d’ankyloses dont il faut triompher pour retrouver le mouvement spirituel de la découverte­.­ » (Le Nouvel Esprit Scientifique, Quadrige/PUF).


                                           


          La Mécanique Quantique et la Relativité, ouvrant le cadre rigide du scientisme détermino-mécaniste, s’échappait vers de nouvelles explorations de terres inconnues du « ­réel caché­ », et confirmait la profondeur de visions de certains mystiques (Jacob Böhme par exemple), des penseurs présocratiques ou brahmanistes. La Physique retrouvait son inspiration créatrice originelle : ce questionnement  ontologique qui l’engendrat, avec la Philosophie, dans la lueur de cette aurore « aux doigts de roses » (Homère), surgie des confins les plus orientaux du monde grec : dans cette Ionie voisine de l’univers indo-iranien, au début de cet extraordinaire VIème siècle av. J.C., à l’époque de la réforme de Zarathoustra en Perse, à celle du Bouddha et de la composition, en Inde, des Upanishads (enseignements spirituels des maîtres­). L’époque où, en Grèce, décrit Alain Daniélou, les «­ missionnaires jaïna (venus d’Inde) exerçaient une grande influence », où « Pythagore enseigne la transmigration [...] et s’inspire des théories du Sâmkhyä­ » (Le Destin du monde d’après la tradition shivaïte, Albin Michel). Où par ailleurs, en Chine, enseignaient Lao Tseu puis Confucius.


          Un prodigieux essor intellectuel animait alors le monde, de la Grèce à la Chine, avec, au centre, l’Inde qui, pour des raisons d’antériorité dans l’élaboration conceptuelle, semble bien en avoir été la principale matrice originelle. Développant de véritables techniques de méditations (descendantes «­civilisées­» du shamanisme préhistorique), qui, si elles n’ont ni la précision ni la ­certitude scientifiques, conduisent déjà l’esprit humain au-delà de ses limites habituelles ­(catégories spatio-temporelles, causales, etc.). L’Inde a tiré plus tôt les conséquences de certaines notions, dont plusieurs étaient déjà sous-jacentes dans l’univers mental indo-européen : idéalisme ­ouranien poussant à l’abstraction, aux « modèles » cosmologiques et ontologiques, notion de l’ordre comme structure universelle, etc. ; d’autres bien antérieures (cf­. A. Daniélou : Shiva et Dionysos, Fayard), communes, entre autres, aux civilisations sumérienne, minoenne et harappéenne (celles des cités de l’Indus, remontant au IVememillénaire avant J.C.), d’où sortirent les conceptions shivaïte et dionysiaque : homme reflet de l’univers (microcosme/macrocosme), panthéisme moniste, énergie créatrice de la déesse Terre ...  


          Les premiers philosophes, dont le rationalisme irradiait encore de la lumière intérieure des Mystères antiques, ­apparurent à Milet­ : Thalès et son disciple Anaximandre, ceux qu’Aristote appelait les « physiciens­ », car traitant de la « phusis ». Ils initièrent la quête, poursuivie par leurs successeurs, de l’Arché­ : Unité incréée originelle, dont procède le Multiple, substance engendrant les éléments par diversification continuelle, Ordre cosmique structurant l’Univers, lois « naturelles » émanant d’un principe fondateur incréé, impersonnel (et non imposées d’­« en haut » par des puissances surnaturelles victorieuses). L’Arché­ s’apparente au Brahman indien­ : Unité suprême, Être premier, qui « déjà dans les Védas­ (plus anciens textes sacrés indiens connus, datant du deuxième millénaire avant J. C.) a été pensé et expressément appelé l’impérissable, l’immuable, le fondement, le principe de toute existence … le Grund qui soutient le Monde, à la fois axe cosmique et fondement ontologique. » ( Mircea Eliade­, Histoire des croyances et idées religieuses, Payot). Brahman est également, comme l’a montré Shri Aurobindo (De la Grèce à l’Inde, Albin Michel), ­le Logos tel que le concevait Héraclite d’Ephèse : « son Zeus, l’Un dont vient toutes choses », celui qui, comme le disent les Upanishad, « a justement établi toutes choses selon leur nature­ ». Il est aussi le ­Feu, ce flux perpétuel que les Védas avaient divinisé en Agni, qui­ « comme un Feu unique est entré dans le monde et s’est modelé selon les différentes formes » (Upanishad), énergie cachée dans la matière, dans un « jeu divin créateur (lîlâ)­ » (Mircea Eliade), une danse de flammes­ : la danse de Shiva. La science occidentale avait ensuite plaqué sur cette réalité perpétuellement fluctuante et « dansante » les figures géométriques de l’espace euclidien­, figées dans leur parfait achèvement; elle avait substitué au fleuve du devenir, tour à tour serein et torrentiel, le temps uniforme d’un mécanisme perpétuel.


          Einstein, dans les premières années du XXème siècle, dans sa Théorie de la Relativité, montra que l’Espace comme le Temps, loin d’être absolus, dépendent de l’observateur, s’étirent ou se contractent en changeant de référentiel. Il (re)-découvrit l’équivalence de l’énergie et de la matière : les particules, loin d’être des « atomes » indestructibles et éternels, peuvent donc être détruites ou créées à tout instant. Planck avait déjà découvert que toute « dépense » d’énergie se fait sous forme de « grains » énergétiques indivisibles (quantum), Einstein en déduisit que la lumière est à la fois ondulatoire et corpusculaire. Les créateurs de la physique quantique (Bohr, Heisenberg, Louis de Broglie, Schrödinger, Pauli, Dirac), dans les années vingt, étendirent à toutes les particules ­matérielles cette conclusion, contredisant le Rationalisme ! En effet, un corpuscule a une position précise à chaque instant, alors qu’une onde est au contraire diffuse ; un corpuscule ne peut pas traverser deux fentes à la fois, alors qu’une onde, franchissant les deux, se diffracte en chacune d’elles et interfère avec elle même (comme les « ­ronds dans l’eau­ »). Pourtant, ces deux aspects coexistent dans toute particule, complémentaires bien qu’antagonistes. Une telle logique du tiers-inclus (c.f. Stéphane Lupasco), analogue au Polémos d’Héraclite, était en germe déjà dès les origines védiques de la pensée indienne, quand, dans un équilibre dynamique, la divinité primordiale Varuna unissait les contraires : « rita », plus tard le « dharma », l’ordre éternel du monde, et « mâyâ », le changement perpétuel des formes. De même, les relations entre  Atman (l’âme­ individuelle, le Soi, l’être personnel) et Brahman, tel qu’il se donne à voir, à travers le voile de mâyâ, dans le grand jeu cosmique lîlâ, où se mêlent illusion et réalité, traduisent beaucoup mieux la réalité quantique que les dichotomies occidentales sujet/objet, esprit/matière, etc. Les ­particules, tant qu’elles n’interagissent pas, ne sont­ pas « réelles », mais potentielles­ ; elles n’ont, tant qu’on ne les observe pas, aucune position­ : simple « tendance à être » dans une onde de probabilité (lîlâ­?), dont la formulation mathématique (par exemple les équations de Schrödinger) est cependant parfaitement rigoureuse (rita­?). (1)


          Ces vérités scientifiques, depuis solidement établies, furent d’abord ne l’oublions pas des hypothèses extrêmement audacieuses en contradiction totale avec nos impressions quotidiennes. Elles n’auraient jamais été formulées, ainsi que le dit Bachelard­, sans « ­la conviction qu’une entité dépasse son donné immédiat­ », qu’il y a un « réel caché­ », et que la « ­véritable pensée scientifique est métaphysiquement inductive­ » (op. cité). C’est une profonde méditation qui a engendré la nouvelle physique­. Les données immédiates sont-elles le Réel­ ? Le temps, la causalité, l’espace, la dichotomie sujet/objet sont-ils des « ­catégories a priori de l’entendement­ » ou des vérités objectives absolues ? La majorité des créateurs de la nouvelle physique évoluaient dans l’univers géo-philosophique post-kantien qui, notamment à travers l’œuvre de Schopenhauer (dont Einstein, Schrödinger et beaucoup d’autres furent de fervents lecteurs), redécouvrait l’antique pensée indienne. Le monde de la Relativité, en tant que matière/énergie, n’est-il pas le « monde en tant que volonté et représentation­ » de Schopenhauer, où l’énergie serait un « vouloir-vivre » (le « désir » du Rig Véda et du boudhisme), et la matière une représentation spatio-temporelle (mâyâ) ?


          La notion de champs (électro-magnétique, gravitationnel, etc.) et les théories d’Einstein décrivant la gravitation en terme de courbure de l’espace par la matière (Relativité Générale) révèlent une dynamique du « vide » qui, loin de correspondre à un néant qui n’est pas (Parménide), contient la potentialité des processus spatio-temporels que nous appelons matière ou énergie. Ainsi qu’on peut l’observer dans les chambres à bulles de nos accélérateurs de particules, une infinité de celles-ci s’échangent ou se métamorphosent l’une l’autre, surgissent du « vide » ou y retournent (effet Casimir), dans « une continuelle danse cosmique, la danse de l’énergie », création continuelle de la « danse de Shiva » (Fritjof Capra, Le Tao de la Physique, Sand). Les Indiens dont la mythologie présente très tôt des notions de durée véritablement « astronomique » - anticipant nos découvertes sur l’âge de l’univers, temporalité encore inconcevable pour la pensée dominante en Occident au XIXemesiècle - avaient déjà, probablement aux alentours du IVeme siècle de l’ère chrétienne, en inventant les symboles numériques actuellement en vigueur (chiffres dits « arabes »), le zéro et le système de numération moderne par position des chiffres, abouti à cet apparent paradoxe­ : le zéro générant l’infini mathématique­ (alors qu’il fallut, par exemple, attendre en France le XIIIeme siècle pour voir émerger la notion de million : cf. l’Histoire universelle des chiffres, de Georges Ifrah, Robert Laffont).


          Le Rig Véda, comme toute la pensée indienne, a toujours insisté sur la notion d’Unité primordiale, qui transcende la diversité (apparente) des phénomènes. La relativité a montré l’unité de « substance » du monde (énergie/matière) et la valeur non absolue de l’espace et du temps, ces catégories qui divisent le monde en « phénomènes ». L’expérience d’Alain Aspect, réalisée à Orsay en 1982 sous la direction de Bernard d’Espagnat, a prouvé la non-séparabilité des ­particules­ qui, dès qu’elles ont interagi avec d’autres, ne peuvent plus être considérées comme une entité indépendante de celles-ci, mais au contraire comme formant un tout avec elles, ce qui, avec l’hypothèse d’un Big Bang dont serait issue toute la matière de notre univers, suggère l’unité du multiple. La théorie du Bootstrap, selon laquelle chaque « particule » serait en fait un noeud de relations avec l’ensemble des autres, où en quelque sorte chaque partie contient le Tout (le Holos d’hologramme), se retrouve déjà comme l’ont signalé plusieurs physiciens (G.F. Chew, F. Capra,), dans l’image du « treillis de perles » surmontant le palais du dieu Indra, où chacune reflète toutes les autres, image qui peut être qualifiée de « premier modèle du Bootsrap ».


          Comme le signale son découvreur Geoffrey Chew­ : « Portée à son extrême logique, l’hypothèse du Bootstrap implique que l’existence de la conscience, et de tous les autres aspects de la nature, est nécessaire à la cohérence de l’ensemble. » ­Le physicien Fritjof Capra, dans son ouvrage « Le Tao de la Physique » (dont est extraite la précédente citation) nous rappelle par ailleurs ­qu’« ­Eugène Wigner et d’autres physiciens ont soutenu que l’inclusion explicite de la conscience humaine peut être un aspect essentiel des futures théories de la matière­ ». Dés 1925 environ, Erwin Schrödinger, dans ­Ma conception du monde, le Veda d’un physicien (Mercure de France), pressentait le profit que pourrait tirer la Physique de la vision des Upanishads, selon laquelle­ « le monde extérieur et la conscience sont une seule et même chose, dans la mesure où ils sont constitué des mêmes éléments primitifs » ; et nous pourrions dire, « pour exprimer le caractère commun et essentiel de ces éléments chez tous les individus [...], qu’il n’y a qu’un seul monde extérieur ou qu’il n’y a qu’une seule conscience.­ »


          La théorie la plus récente et la plus complète unifiant les approches quantiques et relativistes, la « théorie des cordes », présente les « particules » comme des énergies ondulatoires, des « cordes » qui, par leurs vibrations, joueraient la symphonie Univers. Nous y  reconnaissons ces cordes qui, en reliant (religare) les êtres, tissent le voile de mâyâ, et en qui résonne le « Verbe » créateur (Logos/  Brahman).


          Afin d’abolir le dualisme réducteur qui envahit le monde à chaque fin de cycle, Shiva, le chorégraphe des éléments, périodiquement, s’unit à la déesse Shakti, énergie engendrant toute création. La pensée Indienne a été et sera encore une Shakti régénérant périodiquement l’esprit européen. Aujourd’hui, l’Europe, comme l’Inde, doivent se souvenir que la pensée spéculative vaut mieux que la spéculation, que la Science est d’abord quête de connaissance, que les deuxième et troisième fonctions duméziliennes doivent allégeance à la première (2). Plus que jamais, en un temps où ce qu’il reste de ces grandes civilisations très apparentées doit s’unir en un commun combat, contre un double ennemi matérialiste et obscurantiste, l’Inde et l’Europe gagneraient à une géopolitique spirituelle réunissant à nouveau les deux hémisphères de la pensée indo-européenne, pour qu’elle renaisse de « sa plus longue mémoire ».    



Notes :


(1) Certains hymnes spéculatifs du Rig Véda, comme ­par exemple la cosmogonie du chant X 129 (environ un millénaire avant J.C.,)­ paraissent contenir, au moins en germe, tout le développement conceptuel  à venir­ :

« Ni le non-Être n’existait alors, ni l’Être.

Il n’existait l’espace aérien, ni le firmament au-delà.

Qu’est-ce qui se mouvait puissamment­ ? Où­ ? Sous la garde de qui­ ?

Etait-ce l’eau, insondablement profonde­ ?

Il n’existait en ce temps ni mort, ni non-mort­ ;

Il n’y avait de signe distinctif pour la nuit et le jour.

L’Un respirait de son propre élan, sans qu’il y ait de souffle.

En dehors de Cela (c’est-à-dire le Brahman), il n’existait rien d’autre.

A l’origine les ténèbres étaient cachées par les ténèbres.

Cet univers n’était qu’onde indistincte.

Alors, par la puissance de l’Ardeur, l’un prit naissance,

(principe) vide et recouvert de vacuité.

Le Désir en fut le développement originel,

(désir) qui a été la semence première de la Conscience,

Enquêtant en eux mêmes, les Poètes surent découvrir par leur réflexion

le lien de l’Être dans le non-Être. »

(trad. De Louis Renou­, Hymnes spéculatifs du Véda, Gallimard).

Espace-temps en devenir, principe du tiers inclus, « Big Bang­ », onde constitutive de la réalité, énergie créatrice, Unité primordiale... Tout est déjà là, y compris la notion de  « vide » procréateur.


(2) L’Inde a aussi besoin de nous­ : bien qu’elle en ait jeté les bases, elle n’a pas développé autant que l’Europe la formalisation mathématique­ ; elle n’a pas dressé cette cartographie, approximative mais efficace, du réel qui permit le développement de la technique, transformée malheureusement en « arraisonnement du monde » (Heidegger)­ ; elle a plus développé la dimension contemplative que l’action. Mais l’Inde apprend rapidement­ : c’est le physicien indien Chandrasekar qui imagina (en parallèle avec les travaux contemporains du russe Landau ) le principe des Trous noirs et calcula la valeur minimale de la masse permettant leur formation (la « limite de Chandrasekar­ »).


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