Le monde virtuel peut bien être une chance ou un malheur ; il n’en est pas moins une fatalité. Dans le meilleur des cas, il nous reliera les uns aux autres, malgré les distances ; dans le pire, il nous piègera pour toujours dans son filet («Net»).

La technologie n’est rien d’autre que ce que les hommes en font. Qui connaît l’humanité se méfie donc de ses artefacts...

Méditer, réfléchir, penser : tel est bien le chemin de la réappropriation de soi, de la maîtrise de la technique - et du retour au réel...

Rien n’est plus dépaysant que de voyager dans le temps. Les cultures anciennes, à travers les témoignages qu’elles nous ont laissés, nous permettent d’envisager des modes de pensée incroyablement différents des nôtres. Elles nous contraignent d’abord à relativiser nos propres jugements, nos propres croyances, notre propre paresse intellectuelle, en nous confrontant à l’image de l’Autre ; mais elles nous ramènent aussi d’autant mieux à nous-mêmes, par contraste, car elles détruisent l’impression d’évidence et de naturalité que nous donnerait sinon notre propre culture. En découvrant les cultures anciennes, nous abordons non seulement un autre continent, mais nous nous interrogeons sur nous-mêmes et apprenons à comprendre qui nous sommes vraiment.


Les cultures du passé constituent-elles cependant un Autre radical, pour nous ? Plus que d’altérité, à leur égard, il faudrait sans doute parler d’« inquiétante étrangeté », à la fois déstabilisante et familière. Elles sont déstabilisantes, bien sûr, car nous ne sommes plus habitués à elles ; mais elles demeurent familières, malgré tout, car elles sont aux racines de nos propres cultures actuelles… Nous verrons d’ailleurs que ce qu’il y a de plus moderne au sein de notre époque, dans le domaine des sciences notamment, doit parfois davantage qu’on ne le pense aux sagesses les plus lointaines et les plus reculées : aussi les obscurantistes les plus bornés ne sont-ils pas toujours ceux que l’on croit…


Pour entamer notre parcours à travers les représentations anciennes du monde et de l’homme, Antoine Danchin nous propose un texte sur la cosmogonie développée par les premiers philosophes et scientifiques de l’Occident : les physiciens de l’école ionienne, qui comptèrent en particulier Thalès de Milet, Anaximandre et Anaximène, et qui vécurent entre le VIIe et le VIe siècles avant J.C. On découvre avec eux une vision du cosmos à la fois poétique et mathématique, mais pleine d’intuitions géniales qui hantent encore l’esprit de nos savants après plus de deux millénaires d’interrogations. Y a-t-il un monde ou des mondes successifs ? L’univers est-il stable ou en mouvement ? Est-il cohérent ou chaotique ? Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la conscience ? On voit ici ces questions posées pour la toute première fois, sur notre continent, et abordées dans toute leur fraîcheur.


Pour continuer, nous reproduisons un texte rare du XIXe siècle, écrit par Louis Ménard, et consacré au polythéisme hellénique. L’auteur nous décrit le fonctionnement de la religion grecque archaïque et classique, le statut du sacerdoce, les liens qui existaient alors entre religion et politique (notamment dans la consolidation du principe fédéraliste grec) et montre en quoi cette religion du passé se distinguait si radicalement des religions qui ont ensuite essaimé dans nos contrées.


Nous prendrons alors la direction de la Chine, où Thibault Isabel nous fera connaître la conception riche et complexe que se faisait de l’homme Maître Xun, penseur confucéen du IIIe siècle avant J.C., considéré par la plupart des sinologues modernes comme un des auteurs les plus géniaux de l’Empire du Milieu, mais qui est resté presque inconnu dans l’Hexagone, où très peu de travaux universitaires lui ont été consacrés. Nous verrons que ce philosophe pessimiste, obsédé par le problème de la méchanceté humaine, anticipa bien des théories politiques considérées comme modernes (le Léviathan, le contrat social, l’intérêt bien entendu), mais les réfuta par avance et articula ainsi une doctrine nourrie aussi bien de préceptes traditionnels que de préoccupations actuelles. Son point de vue sur la spiritualité, à la fois hostile aux superstitions et soucieux de prémunir les peuples contre le désenchantement du monde, peut quant à lui contribuer à renouveler l’interrogation présente sur le phénomène religieux (tout comme il fait écho d’ailleurs à bien des enjeux écologiques du XXIe siècle).


Le philosophe et anthropologue François Flahault, dans un long et passionnant entretien, revient pour sa part sur les traits qui opposent la conception païenne de la méchanceté à sa conception chrétienne (et surtout augustinienne) ; il nous livre une interprétation inattendue du mythe d’Adam et Eve, à la lumière du contexte culturel au sein duquel fut rédigé l’Ancien Testament, et où le mythe devait revêtir une signification très différente de celle qui s’imposa finalement avec le temps.


Christian Bourrand, de son côté, nous invite cette fois du côté de l’Inde, à la découverte notamment d’un des principaux textes religieux du pays : les Védas. Il met en évidence les rapports étonnants qui existent entre certains pans de la science contemporaine (physique quantique, théorie de la relativité) et ces textes sacrés multimillénaires. Mais le rapprochement n’est pas seulement l’effet du hasard : on ne saurait oublier en effet que bien des physiciens du début du XXe siècle, d’origine germanique, ont été philosophiquement très marqués par la pensée de Schopenhauer, particulièrement à la mode à l’époque, qui fut précisément un des premiers Occidentaux à s’intéresser sérieusement aux pensées et religions orientales.


L’historien des idées Stéphane François, ensuite, a bien voulu nous accorder un entretien consacré aux rapports ambivalents qu’entretint l’essor du nazisme avec les milieux ésotériques, occultistes et néo-païens dans les milieux d’extrême-droite germanophones et italiens. Il met en évidence le fait que cette interaction réelle demeura pourtant extrêmement limitée, dans un premier temps, et que c’est seulement dans la seconde moitié du XXe siècle qu’on assista à un rapprochement marqué et massif entre certaines mouvances néo-païennes et l’extrême droite. L’opinion courante associa donc a posteriori l’essor du nazisme à l’influence partielle du néo-paganisme et de l’ésotérisme, alors que les milieux occultistes jouèrent en fait en leur temps un rôle extrêmement marginal dans la constitution idéologique des doctrines du IIIe Reich.


Geneviève Béduneau, spécialiste de la théologie orthodoxe, nous livre quant à elle une réflexion éclairante sur la critique du christianisme, implicite ou explicite, souvent développée par les auteurs contemporains (philosophes ou anthropologues) intéressés par les religions anciennes. Chez des penseurs aussi différents que Marcel Gauchet, Marc Augé ou Alain de Benoist, on trouve en effet l’idée que les cultures antiques, à travers leur religion, auraient fait un sort plus favorable que les modernes à la diversité culturelle ou au respect de l’environnement. Pourtant, non seulement les peuples antiques furent-ils sans doute dans ce domaine bien moins tolérants et écologistes qu’on ne le dit, mais le christianisme lui-même a pu dans bien des occasions œuvrer en faveur de l’indépendance des cultures et poser les bases d’une authentique communion des individus avec la nature.


Après cela, Thibault Isabel nous propose une seconde intervention, plus actuelle, consacrée au film Excalibur, de John Boorman, sorti sur les écrans en 1981. Le film, à travers sa représentation fascinée du merveilleux à l’œuvre dans la nature, du « chant du monde », permet de mettre en scène avec finesse les relations de l’homme à son environnement, et entend renouer avec l’esprit des sagesses traditionnelles. Ce faisant, il illustre indirectement les mérites et les écueils de l’attitude contemporaine de « retour aux sources » incarnée notamment (mais pas seulement) par la mouvance New Age…


Enfin, pour conclure, Jean Dolbouc nous présente la légende berrichonne de Sainte-Solange, qu’il analyse dans une veine girardienne, et dont il montre les multiples niveaux de lecture, ainsi que les multiples influences culturelles. Il nous convie ainsi à un passionnant exercice d’étude historique, philosophique et sémiologique du mythe, et suggère au passage une nouvelle approche de l’imaginaire pagano-chrétien régional.


Bonne lecture à tous !



Les auteurs de ce numéro :

 

Antoine Danchin. Scientifique français de renommée internationale dans le domaine de la génétique. Il a participé aux fondements de la création du domaine de la bio-informatique et est actuellement directeur de l’unité Génétique des Génomes Bactériens de l’institut Pasteur, Fondateur du Centre de Recherche HKU-Pasteur, Professeur IP, Directeur de recherche CNRS et Directeur du Département Génomes et Génétique. Ancien élève de l’ENS, il est docteur en Chimie et en Sciences Physiques. Il est aussi Chevalier de l’Ordre National du Mérite et Chevalier de la Légion d’Honneur. Il anime en outre un site remarquable, consacré à la philosophie ancienne et à l’histoire des sciences : http://www.normalesup.org/~adanchin/ 


Louis Ménard. Né en 1822, mort en 1901. Poète, écrivain, historien et chimiste français, il eut une vie mouvementée et s’adonna tour à tour à de multiples activités. Il découvrit le collodion en 1846, qu’il présenta devant l’Académie des sciences, et fut l’ami de Leconte de Lisle. Il côtoya Baudelaire sur les rangs du lycée Louis-le-Grand, et rencontra Karl Marx au cours de son exil à Londres et à Bruxelles : il fut d’ailleurs un défenseur de la révolution de 1848 et de la commune. Passionné par l’Antiquité grecque, on lui doit notamment La morale avant les philosophes (1860), Le Polythéisme hellénique (1863), Histoire des Grecs (1884-1886) et Rêveries d’un païen mystique (1896).

 

Thibault Isabel. Né en 1978, à Roubaix. Docteur en esthétique, il est également diplômé en lettres et en histoire du cinéma. Il travaille dans le domaine de l’anthropologie culturelle et de l’étude comparée des mentalités et des systèmes de pensée. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées, ainsi que deux ouvrages, Le champ du possible (La Méduse, Lille 2005, traduit en Italie aux éditions Controcorrente, Naples 2009, sous le titre Il campo del possibile), La fin de siècle du cinéma américain (La Méduse, Lille 2006) et Le paradoxe de la civilisation (La Méduse, Lille, 2010).


François Flahault. Ecrivain, directeur de recherches au CNRS, membre du centre de recherche sur les arts et le langage de l’EHESS. Auteur de L’extrême existence (Maspéro, Paris 1972), La parole intermédiaire (Seuil, Paris 1978), La scène de ménage (Denoël, Paris 1987), L’interprétation des contes (Denoël, Paris 1988), Face à face. Histoire de visages (Plon, Paris 1989), La méchanceté (Descartes & Cie, Paris, 1998), Une manière d’être à plusieurs. La conversation (Autrement, Paris 1999), La pensée des contes (Anthropos, Paris 2001), Le sentiment d’exister (Descartes & Cie, Paris 2002), Pourquoi limiter l’expansion du capitalisme ? (Descartes & Cie, Paris 2003), Le paradoxe de Robinson. Capitalisme et société (Mille et une nuits, Paris 2005), Be Yourself. Au-delà de la conception occidentale de l’individu (Mille et une nuits, Paris 2006), Adam et Eve. La condition humaine (Mille et une nuits, Paris 2007), Le crépuscule de Prométhée. Contribution à une histoire de la démesure humaine (Mille et une nuits, Paris 2008).


Christian Bourrand. Ingénieur de formation, il a également étudié les lettres et la philosophie. Il exerce par ailleurs des activités de conférencier dans des cercles musicaux.


Stéphane François. Historien des idées et politologue, spécialiste des droites radicales, né en 1973. Post-doctorant au Groupe Sociétés Religions Laïcités (GSRL) du CNRS, il enseigne l’histoire contemporaine et la science politique à l’Institut Supérieur des Métiers et à l’Université Catholique de l’Ouest (UCO). Il écrit dans diverses revues spécialisées et/ou universitaires telles que Religioscope, Journal for the Studies of Radicalism, Le Banquet, Zénon, Politica hermetica, Sociétés et Raisons politiques. Il est l’auteur de La Musique europaïenne. Ethnographie politique d’une subculture de droite (L’Harmattan, Paris 2006), Le Néo-paganisme : Une vision du monde en plein essor (MCOR-Table D’émeraude, Apremont 2007), Le Nazisme revisité. L’occultisme contre l’histoire (Berg International, Paris 2008) et Les Néo-paganismes et la Nouvelle Droite : pour une autre approche (Archè, Paris 2008).


Geneviève Béduneau. Docteur en théologie orthodoxe, ancienne étudiante à l’EPHE. Elle anime un site personnel de réflexion : http://reflexsurtempscourants.blogspot.com/


Jean Dolbouc. Autodidacte né à Vierzon, il est passionné par l’ésotérisme, la philosophie de la religion et les cultures locales.


La Tholos, à Delphes, dans le principal sanctuaire religieux des anciens Hellènes...

Les physiciens d'Ionie Le polythéisme hellénique Maître Xun Entretien avec François Flahault Physique et Védas Entretien avec Stéphane François Païens et chrétiens Excalibur Sainte Solange