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Présentation générale de la revue :

 

Anaximandre est un bulletin de réflexion mensuel et gratuit de 8 pages, diffusé au format PDF.

 

La revue se propose d’aborder les grandes problématiques philosophiques sous l’angle d’une sagesse pratique plutôt que dans la perspective d’une pure spéculation théorique ; à cet égard, elle puise l’essentiel de son inspiration dans les penseurs de la haute Antiquité (Epicure, Sénèque, Confucius, Laozi, etc.), mais aussi chez des penseurs modernes tels que Nietzsche, Scheler ou Ortega y Gasset.

 

Chaque mois, la revue explore un thème philosophique différent, qu’elle traite sur le mode de l'essai, du fragment et de l’aphorisme.

 

 

 

 

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Présentation des numéros :

 

 

 

Anaximandre 6 : L'histoire et le progrès

Jacob Burckhardt considérait que l’histoire, de toutes les disciplines de l’esprit, est celle qui permet le mieux de mesurer la vanité des prétentions humaines.

L’étude des ères passées, en nous sensibilisant à des manières d’être différentes des nôtres, nous impose en effet de nuancer et relativiser nos jugements. Devant les réussites et les échecs de ceux qui nous ont précédés, nous ne pouvons plus nous représenter notre époque, quelle qu’elle soit, comme le sommet de la civilisation ; l’humanité n’a jamais cessé d’être la même, dans ses faiblesses et dans sa grandeur, et les nobles réalisations que nous accomplissons ici ou là ne sauraient dissimuler les indicibles horreurs que nous continuons à intervalles réguliers de commettre. Les peuples d’autrefois, dès lors qu’ils nous ont été rendus familiers par un effort sincère de compréhension, ne peuvent plus nous apparaître comme les primitifs qu’on a longtemps voulu voir en eux, aux temps, guère lointains, où l’Occident se pensait encore comme le fer de lance d’un progrès qui mènerait progressivement la terre vers les lumières éclatantes de la raison. Depuis cette immense période d’espérances, les utopies ont pris des formes politiques concrètes : elles ont voulu instaurer des « empires de mille ans » ou des « dictatures de libération prolétarienne », qui, chaque fois, ont surtout charrié à leur suite l’odeur nauséabonde et amère des morts, des tirs de canon et des brasiers. Quant à la rationalité, chargée de déjouer l’obscurantisme et de planifier l’édification du meilleur des mondes, elle est sortie pour le moins ébranlée des sévères critiques auxquels l’ont exposée les sciences actuelles. On ne croit plus aujourd’hui que l’univers fonctionne selon des lois mathématiques ; tout au plus accepte-t-on de considérer que les modèles théoriques forgés par l’entendement sont en mesure, dans certains cas, de rendre compte du réel, quitte à devoir forcer un peu le tour de la vie pour la faire entrer manu militari dans le cadre étriqué de nos concepts. Le progrès, à bien des égards, n’est plus lui-même qu’un mythe, à nos yeux, comme tous les mythes qu’il avait lui-même prétendu démystifier, et le formidable renouvellement du savoir historique, soucieux de réhabiliter l’anthropologie des populations dites « sauvages », en aura été le dernier fossoyeur en date…

Mais l’étude de l’histoire a un autre avantage. En plus de nous rapprocher des cultures anciennes, et de nous faire comprendre combien elles étaient culturelles, précisément, elles aussi, c’est-à-dire à quel point nous aurions tort de nous croire radicalement supérieurs à elles, le regard que nous jetons sur le passé nous préserve de la nostalgie. Certains veulent croire leurs rêves de paix universelle réalisables dans un avenir lointain ; d’autres se consolent en pensant que les hommes, en d’autres âges, furent plus parfaitement heureux que nous ne le sommes. Mais l’histoire a pour tâche de nous rappeler que les rêves n’existent pas. Partout, en tout temps, en tout lieu, la réalité seule nous cerne, dans son éprouvante et terrible ambivalence.

Les progrès que nous accomplissons sont précaires et partiels ; les régressions auxquelles nous sommes confrontés ne durent pas davantage, pourvu que nous prenions collectivement la peine de les enrayer. Sous tous ses aspects, le temps est ouvert ; on y verra une incitation à agir, ou à désespérer. Au fond, les deux attitudes sont légitimes. Le sage est peut-être celui qui parvient à les concilier.

 

 

Anaximandre 5 : L'art et la vie

Depuis le XVIIIe siècle, et sous l’influence notamment de Baumgarten et Kant, l’esthétique envisage les œuvres comme des formes en-soi qu’il s’agirait d’étudier pour elles-mêmes. Cette conviction repose sur une certaine transcendance de l’art, qui échapperait ainsi à toute détermination extérieure. « L’art pour l’art » : le slogan a fait son chemin. Pour la plupart d’entre nous, en effet, l’intérêt d’une œuvre ne saurait se réduire à une finalité pratique. L’œuvre n’a pas à être légitimée ; et elle n’a pas non plus, dans cette perspective, à être utile, ou bonne à quelque chose. Comme la morale déontologique, elle provient à sa manière du ciel des idées ; elle est à elle-même sa propre justification.

Qu’il soit permis ici de défendre une thèse opposée. L’art, comme toute réalité, est inscrit dans le monde ; il est en relation avec lui. Il est non seulement le produit hétéronome d’une Altérité qui le dépasse, mais il a en retour un impact sur le substrat à partir duquel il émerge. L’art est l’expression d’une dynamique. Que cette dynamique soit positive, et c’est le signe que la civilisation s’élève ; qu’elle soit négative, et c’est un signe de déclin.

La réhabilitation d’une esthétique vitaliste a plusieurs mérites. D’une part, elle permet de battre en brèche la thèse idéaliste d’une essentialité de l’art, comme si toute œuvre disposait d’une objectivité autarcique, close sur elle-même. Elle permet aussi de distinguer l’acte de création d’une simple mise en forme rationnelle, et l’attitude spectatorielle d’une froide contemplation. A en croire la Critique de la faculté de juger, la plénitude que l’on éprouve à la vue d’un beau corps dénudé, dans une toile de Michel-Ange, par exemple, ne devrait rien aux pulsions sexuelles !

Mais une esthétique vitaliste permet de contourner d’autres écueils théoriques. Au XXe siècle, on a vu apparaître de nouvelles conceptions de l’art, qui nient l’autonomie des œuvres et cherchent à les envisager comme des produits de la psychologie individuelle, voire éventuellement de tendances sociales, économiques ou idéologiques. La psychanalyse et les cultural studies constituent quelques exemples de ces champs disciplinaires. Mais le risque est grand, lorsqu’on met l’art en relation avec le monde extérieur, de céder à un pur relativisme, au sens d’un nivellement des valeurs. Si l’art n’a plus de transcendance, quel critère adopter pour juger de la qualité des œuvres ? Il ne peut plus s’agir d’un critère absolu et objectif, par définition, mais d’un critère relatif et subjectif. Ce peut être celui, hédoniste, de l’agrément ; une œuvre flatte nos sens ou les heurte. Mais on se situe bien près alors du degré zéro de l’art, de son rabaissement au rang d’un divertissement barbare. Ce peut être aussi le critère de l’utilité : l’art se mettra par exemple au service d’un combat politique. Mais l’utile n’est qu’une forme à peine raffinée de l’agrément : il désigne seulement les instruments censés assurer une satisfaction plus durable du plaisir.

Le vitalisme, pour sa part, enseigne une autre vérité : au-delà de l’agréable et de l’utile, il y a le bon. Celui-ci n’est autre, au plan psychologique, que la capacité à s’enthousiasmer, à s’émerveiller, à éprouver de la joie. Peut-être est-ce là en définitive la plus haute destination de l’art, qui devient alors un adjuvant à la sagesse et à la morale : nous rendre meilleurs, et plus heureux. L’art, disait Nietzsche, est le grand stimulant qui nous aide à vivre. A l’heure où la littérature de gare remplace le théâtre tragique et la poésie, il est sans doute salutaire de le rappeler.

 

 

Anaximandre 4 : Un monde virtuel et sans Autre

Bien avisé sera l’homme capable de définir le réel. Le Réel, disait Lacan, est ce qui ne cesse jamais de nous échapper ; il est un autre nom de la Question. Pourtant, quand nous vivons, nous sommes bien loin de nous interroger sur la réalité de ce qui nous environne ; nous ne doutons pas de l’existence du monde, en dépit de l’ignorance radicale dans laquelle nous nous trouvons. C’est que notre « réalité » ordinaire, prosaïque - au contraire de la réalité des philosophes -, n’est rien d’autre que la somme des symboles et des images que nous nous accordons en pratique à tenir pour vrais, en deçà même de tout raisonnement ; cette « réalité » désigne en d’autres termes une « croyance », au sens d’Ortega y Gasset, c’est-à-dire un préjugé infraconscient sans lequel nous ne pourrions vivre. Je crois que le monde existe, que j’existe moi-même et que mes actions ont du sens ; cela ne signifie pas que j’ai vraiment réfléchi à cette croyance, au plan conscient, car, à vrai dire, je ne me pose jamais directement ce type de questions saugrenues : je me contente d’agir. Mais, même sans me poser de telles questions, je ne peux m’empêcher, en agissant, de tenir spontanément pour acquis qu’un certain nombre de choses sont « réelles ».

Or, ce tissu subjectif de réalité peut être de deux natures. Soit il répond à une interprétation structurée du monde, et il s’organisera dans ce cas autour de symboles censés renvoyer à l’Etre, sous une forme certes inadéquate et imparfaite, mais du moins organisée. Soit il répond à une fantasmagorie délirante, et il s’organisera dans ce cas autour d’images autonomes, sans liens avec l’extérieur. Dans le premier cas de figure, on a l’homme mature ; dans le second, on a le schizophrène, le fou.

Pour que notre construction de la réalité participe d’un processus de symbolisation du monde plutôt que d’une pure et simple illusion fantasmatique, nous avons cependant besoin d’une condition fondamentale : un contact étroit avec l’Altérité. Il nous faut sortir de nous-mêmes, pour nous trouver exposés à la résistance des choses, et plus encore à la résistance des autres personnes. Le schizophrène est un homme qui s’est retranché du monde commun pour s’abîmer dans son propre univers intérieur. Dans cet univers-là, nulle Altérité ne vient plus le frustrer ; il est le Dieu d’une réalité qu’il englobe, et qu’il a forgée. L’homme mature, lui, est condamné à gérer des conflits, à assumer des différences, à endurer des vexations : c’est bien pour cela qu’il est homme, au fond. Il est confronté à une permanente opposition, et cette opposition le structure.

Admettons maintenant que cette opposition disparaisse. Admettons que l’homme ne perçoive plus ni choses ni personnes autour de lui, qu’il vive dans une bulle isolée. Que lui resterait-il ? Une réalité virtuelle, une ombre de réalité, une réalité sans Autres. Lui-même, que serait-il ? Un homme virtuel, une ombre d’homme, un homme sans subjectivité.

L’individualisme contemporain sépare les êtres dans des sphères séparées ; il les monadise. Le développement des médias, pour sa part, ne laisse plus apparaître les événements que sous la forme d’un spectacle. Les personnes et les choses s’effacent, remplacées par des silhouettes obscures, perdues dans la brume. Tenter de retrouver la présence de l’Altérité est devenu une exigence vitale ; c’est un geste de révolte, une ultime prétention à l’humanité.

 

Anaximandre, hors-série 1 : Christopher Lasch 

Publié pour la première fois en 1984, aux Etats-Unis, The Minimal Self : Psychic Survival in Troubled Time, fut en quelque sorte la suite de The Culture of Narcissism, qui avait popularisé la pensée de Christopher Lasch auprès du grand public. Véritable best-seller, La culture du narcissisme n’en avait pas moins suscité de très nombreuses critiques au sein du monde intellectuel anglo-saxon. Il faut dire que Lasch n’y était pas allé de main morte : son ouvrage se proposait d’étudier l’évolution de la culture américaine à travers le prisme du narcissisme, tel qu’il avait été repensé par les psychanalystes des deuxième et troisième générations (Kohut, Kernberg, Winnicott, Grunberger, etc.). The Minimal Self fut l’occasion pour Lasch de répondre aux critiques que son livre précédent avait suscitées, mais aussi de dissiper certaines incompréhensions.

Le texte que nous reprenons ici, dans une traduction originale, constitue en fait le chapitre introductif de The Minimal Self. Il s’intitule « Consommation, narcissisme et culture de masse », et aurait pu être sous-titré « Le peuple et les élites dans un monde de marchandises ». Christopher Lasch s’y interroge sur le nouveau rapport à soi et au monde qu’implique l’immersion des populations modernes dans une culture fondée sur la consommation. L’univers de la consommation, qui traduit une massification de la société, se réduit-il à un nivellement du goût du public ? Autrement dit, le tort des sociétés libérales est-il d’abord de conduire à l’émergence d’une culture de masse, au sens d’un abaissement général des standards, que ce soit dans les domaines esthétiques ou politiques ? Derrière cet argument, partagé à la fois par les conservateurs et les radicaux, sous des formes à peine différentes, Lasch croit déceler un préjugé anti-démocratique contre les classes populaires. Or, le problème résiderait plutôt dans le fait que la culture populaire elle-même n’apparaît dans la culture de masse que sous une forme dévoyée.

Si la culture de masse est en définitive narcissique et insatisfaisante, c’est donc plutôt qu’elle implique un rapport déréalisé à l’existence. Dans le monde de la consommation de masse, notre environnement perd de sa constance et de sa tangibilité ; il se désubstantialise à nos yeux, sous les coups de butoir notamment de la technologie, du management et de la publicité.

Lasch, à sa manière, renouvelle de fond en comble la réflexion marxiste sur la lutte des classes, l’aliénation et le fétichisme de la marchandise, sans la renier dans son principe, mais en lui donnant une interprétation, une impulsion et une orientation en marge du socialisme classique. La pensée laschienne, en un certain sens, transcende d’ailleurs jusqu’à un certain point les clivages politiques, bien qu’elle se positionne clairement dans la sphère anti-libérale. Avant de proposer des solutions, elle donne à réfléchir. On n’en attendait à vrai dire pas moins d’un auteur authentique.

 

 

Anaximandre 3 : Le bonheur et l'action

Qui ne rêve d’être heureux ? Peut-on d’ailleurs seulement rêver d’autre chose ? Si le bonheur se confond avec ce que les Grecs appelaient le « souverain bien », c’est qu’il trouve en lui-même sa propre fin. Il n’est pas un instrument en vue d’un bien plus grand ; il est le bien suprême à l’aune duquel toutes les autres réalités de la vie ne sont elles-mêmes que des moyens. Partons du principe intuitif et pratique qu’il n’existe dans le monde aucun devoir-être absolu, et que toute idée, toute morale, doive être fondée relativement à une fin enracinée en nous. A l’aune de quel critère nos valeurs devraient-elles alors être envisagées ? A l’aune du bonheur, évidemment, parce que tout homme souhaite par-dessus tout être heureux, et que ce souhait résume fondamentalement tout ce à quoi nous aspirons. S’il n’y a pas de principe métaphysique pour légitimer nos actions, ou si nous voulons en faire abstraction un moment et raisonner comme si un tel principe n’existait pas, nous sommes amenés à considérer avec les anciens Grecs que le but de toute éthique est de nous faire tendre vers ce bien qui surpasse tous les autres, et dont la possession s’identifie avec l’accès à la vertu. Aux yeux des hommes et des femmes de l’Antiquité, « être bon » consistait à se comporter de façon telle que l’harmonie émerge dans le monde, qu’elle prenne forme – en nous, entre les hommes et dans la nature –, afin que chacun se sente épanoui.

Après avoir dit cela, pourtant, on ne sait toujours pas précisément ce que c’est qu’être heureux. Le bonheur tient-il dans la réussite matérielle ? Chacun répondra assurément que non, en soulignant la part prépondérante du développement spirituel (si l’on pensait le contraire, on ne tiendrait pas cette revue sous ses yeux, car la philosophie n’a de sens et d’intérêt, à vrai dire, que si l’on croit au fond de soi qu’elle nous aidera un peu à avancer sur le chemin de la vie). Mais le développement spirituel lui-même, en quoi consiste-t-il ? De quelle façon se distingue-t-il de la réussite matérielle ?

Esquissons ici une possible réponse. Là où la réussite matérielle se définit par le confort, le développement spirituel se définit par l’effort. Là où la réussite matérielle produit du plaisir, le développement spirituel produit de la joie. Là où la réussite matérielle rend satisfait, le développement spirituel stimule. D’un côté, le repos ; de l’autre, la lutte. D’un côté, le bien-être ; de l’autre, le bonheur. Entre les deux, un abîme immense, bien que ces dimensions jumelles ne s’excluent pas nécessairement.

Le bonheur, quoi qu’il en soit, n’est pas un cadeau qui nous serait simplement offert ; parce qu’il n’est réellement lui-même que s’il nous transforme et nous fait mûrir, il demeure avant tout une conquête. Il est inséparable de l’action.

 

Anaximandre 2 : La gentillesse et la méchanceté

L’homme est-il bon ou méchant ? Cette question hante l’histoire de la pensée, sur tous les continents, depuis la nuit des temps. D’elle dé­pendent toute la validité et la pertinence de nos constructions morales et politiques. Si l’homme est naturellement bon, le mal vient nécessairement de la société elle-même. Si l’homme est naturellement mauvais, seu­le la société peut au con­traire le contraindre à se comporter de manière droi­te. D’un côté, l’apologie du bon sauvage ; de l’autre, le recours inévitable au Léviathan.

 

C’est qu’en effet un discours moral ou politique doit se fonder sur une juste évaluation de la nature humaine. Que l’homme soit in­trinsèquement un loup pour ses semblables, par exemple, et tous les appels à la bienveillance ou à la charité sonneront comme d’insupportables mièvreries. Dans ce cas de figure, l’harmonie de la cité ne pourra être maintenue qu’à l’aide d’un pouvoir répressif et policier, voire à travers la défense de l’« intérêt bien entendu » (il faudrait alors persuader le ci­toyen qu’il a indivi­duelle­ment intérêt à s’associer aux autres hommes, et qu’il trouvera ainsi un avanta­ge plus grand que s’il s’était comporté de manière purement égoïste ; mais, paradoxalement, ce désir d’association se fondera toujours alors sur un égoïsme fondamental, jugé indépassable).

 

Admettons en revanche que l’homme soit intrinsèquement bienveillant et charitable. Dans ce second cas de figure, le cynisme d’une mo­rale ou d’une politique désenchantée contribuerait à éteindre en nous la flamme de l’amour, à dessécher no­tre ferveur et à nous corrompre. C’est plutôt en nous encourageant à exprimer librement notre générosité gratuite et désintéressée qu’on nous pousserait à donner le meilleur de nous-mêmes, et à exprimer le plus dignement notre humanité.

 

Mais ces schémas de pensée sont-ils adéquats à la réa­lité de notre nature ? L’homme se lais­se-t-il enfermer dans une anthropologie dualiste, où il serait soit considéré comme bon, soit comme mauvais ? Faut-il que tout le mal vienne de l’individu, et tout le bien de la société, ou qu’inversement tout le mal vienne de la société, et tout le bien de l’individu ? L’homme n’est-il pas plutôt une personne, c’est-à-dire un être certes autonome et singulier, mais en même temps connecté aux autres, et par cela même à la fois bon et mauvais, ou plutôt généreux et intéressé ?

 

En définitive, on peut sans doute dire que l’homme, comme le monde, est fait d’ambivalence. Sa na­ture n’est pas une réponse, mais une question.

 

Anaximandre 1 : La morale et les passions

L’ère contemporaine est marquée par un mouvement de scepticisme croissant à l’égard de la morale. De même que les Grands Récits se sont effondrés avec l’entrée dans la postmodernité, com­me l’écrivait Lyotard, les croyances métaphysiques ne suscitent plus en général qu’une moue ironique de défiance, chez l’hom­me d’aujourd’hui. Or, la mo­rale dominante, en occident, re­posait elle-même depuis plusieurs siècles sur des principes ultra-mondains, et notamment sur l’édifice religieux hérité du christianisme.

 

Ne doit-il pas s’ensuivre alors que toutes les valeurs deviennent inévitablement équivalentes à nos yeux ? Puisque nulle conduite ne mérite de valoir absolument, au nom de principes transcendants, ou, du moins, ontologiques et immuables, pourquoi s’imposerait-on le carcan d’une éthique contraignante ? Y a-t-il une échappatoire à l’hédonisme, dans un univers marqué par les géométries non-euclidiennes et la physique quantique ?

 

De toute évidence, l’essor du relativisme conduit au fil du temps à corroder la morale, si tant est qu’on entende par ce terme un système de valeurs déontologiques, c’est-à-dire, dans notre vocabulaire, un système de valeurs effectivement fondé sur un « Tu dois », sur un devoir-être impersonnel, hérité de l’extérieur, et dont nous ne sommes pas la source.

 

La réflexion éthique, pourtant, ne fut pas toujours envisagée de cette façon. Il existe en effet, face au modèle déontologique, un modèle qu’on qualifie parfois d’arétique, ou encore de vertuiste. La morale y est conçue en référence aux passions elles-mêmes : elle n’a pas pour but de les étouffer, mais de leur donner forme. Cette doctrine fut celle de la plupart des penseurs de l’Antiquité, qu’il s’agisse des aristotéliciens, des stoïciens ou des épicuriens, autour de la Méditerranée, mais aussi en Chine, chez les sages taoïstes et confucéens. Plus récemment, elle fut remise au goût du jour par la tradition moraliste française, avec Vauvenargues. Elle se manifesta en outre dans une certaine pensée philosophique allemande, qui s’étendit de Goethe à Klages, en passant par Nietzsche et Scheler. Elle infusa même inconsciemment les vues d’auteurs chrétiens hétérodoxes, tels que Péguy.

 

La morale vertuiste n’est pas une morale théorique ; c’est une morale pratique. Elle ne nous impose pas un devoir-être absolu, mais vise à nous élever, à nous structurer. Peut-être sera-t-elle, demain,  la morale de notre monde relatif, la morale du monde qui vient.

Revue Anaximandre