


LE PARADOXE DE LA CIVILISATION
(Editions de la Méduse, 2010)
En dépit de leur irréductible singularité, toutes les civilisations ne cessent de poursuivre un objectif commun : mettre en forme le chaos du monde. Le processus civilisateur n’est rien d’autre qu’une tentative perpétuellement renouvelée pour domestiquer la nature, en l’homme autant que dans son environnement. A partir de l’impulsivité et de l’anarchie qui caractérisent l’innocence de la vie sauvage, notre espèce s’efforce d’établir le règne proprement culturel de la concorde et de la justice.
Concrètement, cependant, les orientations civilisationnelles d’un peuple reposent
toujours en leur fond sur une certaine idée de l’humanisme, qui sert de guide et
d’horizon aux efforts de perfectionnement de l’ensemble du groupe. Or, au gré des
époques, notre représentation de l’homme a elle-
Ces divergences de conceptions ont également inspiré des solutions variées aux grands
problèmes sociétaux qui se présentent à l’homme depuis la nuit des temps. Quelle
valeur accorde-
Introduction :
Sous l’effet d’une longue tradition dualiste, initialement religieuse, mais revivifiée
et rénovée depuis trois siècles par tout un pan de la philosophie des Lumières, l’Occident
a souvent opposé unilatéralement les notions de « nature » et de « culture ». On
trouverait d’un côté la sauvagerie instinctuelle, la force brute, l’emportement
partisan et l’exacerbation vulgaire des sens ; de l’autre, en revanche, règneraient
l’impartialité du jugement, la délibération scrupuleuse, la discussion paisible
et la mainmise de l’entendement sur les actes. La culture s’établit en se dressant
contre la nature, nous dit-
La civilisation humaine, dans ce schéma d’interprétation, ne se distingue pas de l’animalité par son incroyable degré de sophistication ; elle dépend d’un ordre qui n’a plus rien de commun avec celui des bêtes. L’homme civilisé n’est pas un chimpanzé inventif et doué qui, au terme d’un fastidieux travail culturel, mené de génération en génération, serait seulement parvenu à raffiner son comportement animal, jusqu’à lui donner une forme suprêmement élaborée ; l’homme civilisé, à l’inverse, aurait véritablement dépassé ses origines simiesques – ou devrait du moins sans cesse s’efforcer de le faire, s’il souhaite à proprement parler devenir humain. Même si nous descendons du singe, notre aboutissement ultime reste de conquérir une parfaite liberté à l’égard de nos instincts, de nos pulsions et de nos désirs, sous l’égide souveraine et surplombante de notre psyché, érigée en siège d’une subjectivité sans attaches et sans liens.
A travers l’état de culture, l’homme relèverait autrement dit d’une nature supérieure, qui lui serait entièrement spécifique. Ce privilège nous a parfois conduits à reléguer hors du champ de l’humanité ceux qu’on jugeait arriérés ou barbares : les peuples qui ne disposaient pas de croyances et d’usages conformes aux canons préétablis se trouvaient de ce fait assimilés à des hordes de fauves. Plus tard, on a pris l’habitude d’envisager l’accès à la civilisation comme un idéal critique de la Raison, sur le mode d’une exigence ininterrompue de perfectibilité : il n’a donc plus été nécessaire de déshumaniser irrévocablement les êtres plongés dans l’obscurantisme, puisqu’une nation n’est de toute façon apte à se réaliser dans sa grandeur que par paliers successifs, au fur et à mesure de sa lente marche vers le progrès. Mais, même dans cette seconde perspective, où la civilisation se trouve clairement apparentée à un processus continu d’amélioration de la société plus qu’à un caractère presque spontané et immuable de l’espèce, nous ne sommes en mesure de nous imposer comme le centre de la création qu’à l’aide d’une capacité exclusive, dont nous pensons avoir l’apanage inné. Et cette capacité n’est autre que l’esprit.
On comprend par là pourquoi nous ne pouvons exprimer pleinement notre humanité qu’en
mobilisant toutes les ressources de notre âme contre le reste de notre nature, c’est-
Ce discours archétypal, autour duquel s’est souterrainement articulée la logique
du monde occidental, dans ses grandes lignes au moins, pendant plus de deux millénaires,
fut essentiellement le fruit de la tradition de pensée idéaliste, popularisée chez
nous à partir de Parménide et de Platon. L’idéalisme a en effet durablement imprégné
la plupart de nos philosophes, quoiqu’il ait bien entendu chaque fois assumé des
visages profondément hétéroclites et divergents, selon les textes et les auteurs.
Aujourd’hui, néanmoins, le paysage idéologique a considérablement évolué : les sciences
contemporaines ont désormais abandonné le cartésianisme classique au profit d’un
empirisme qui prend à vrai dire une teinte de plus en plus pragmatique. Mais nos
représentations morales, quant à elles, sont en grande partie restées fidèles aux
vieilles opinions et à toute la métaphysique qu’elles sous-
Là où la conduite des bêtes s’enferre encore généralement à nos yeux dans une nécessité
inflexible et obtuse, on attend au contraire communément de l’homme qu’il utilise
enfin son libre-
L’horizon d’une paix sans limite, formulé à l’époque moderne par certains prophètes
républicains et libéraux, n’avait d’ailleurs rien d’inédit. Nombre de chrétiens s’étaient
déjà rangés très tôt sous sa bannière, dans les décennies qui avaient suivi la naissance
de Jésus, en accompagnant le grand tournant universaliste encouragé par saint Paul.
L’esprit, propre de l’homme, est notre seul point de contact avec le Verbe et les
commandements divins ; lui seul peut nous arracher à la corruption de la chair animale,
grâce aux lumières de la révélation, afin de poser les bases d’une pacification générale
du monde. Ici également, l’absolu doit succéder au relatif, de manière à ce que l’Un,
le Bien, l’emporte sur le Mal, comme violence multitudinaire… L’homme, être de culture,
ne sera vraiment lui-
Cette vision du monde a conquis dans nos contrées une influence incomparable, jusqu’à
une date récente – d’abord dans son versant religieux, puis, plus fréquemment, dans
son versant éclairé. Pourtant, elle n’a pas occupé dès l’origine le devant de la
scène intellectuelle : dans la Haute Antiquité méditerranéenne aussi bien qu’orientale,
un autre modèle prévalait, qui, tout en préservant une frontière discrète entre la
bête et l’homme authentique, prenait soin de les replacer l’un et l’autre dans un
même continuum. Chacun accordait aux représentants de notre espèce une plus grande
marge de développement qu’à n’importe quel autre être vivant ; on entendait donc
avec insistance s’accomplir dans toute l’étendue de son humanité, dont on tenait
soi-
Instincts, pulsions et désirs génèrent certes des conflits ; mais si le but de la
civilisation est de normaliser la violence entre les êtres, de contraindre nos orientations
naturelles à se manifester d’une manière optimale, dans la société, il ne saurait
être question pour autant de restreindre l’expression des passions, même à l’intérieur
de la sphère publique, à moins de courir de plus grands dangers encore. L’harmonisation
collective des comportements ne doit jamais aboutir à castrer symboliquement les
individus, ni à les uniformiser, mais à établir un certain équilibre relationnel
entre eux. La paix absolue n’est donc ni un idéal atteignable, ni un idéal sain.
L’homme dispose potentiellement d’une place éminente au sein du système-
Une telle conception n’était pas moins morale que la nôtre, dans la mesure où il
faut à coup sûr une morale pour parvenir à sublimer les mœurs de l’homme. Mais l’image
qu’on se faisait autrefois de l’éthique était très différente de celle à laquelle
nous sommes habitués de nos jours : puisque, par la culture, nous devions seulement
perfectionner notre nature pour lui permettre d’atteindre son seuil maximal d’excellence,
la morale archaïque ne désirait pas tant nous arracher déontologiquement à nos impulsions
que les raffiner arétiquement. Elle exigeait de nous rigueur et discipline pour nous
accomplir ici-
Penser que la civilisation – l’esprit – peut s’établir en exaltant notre énergie naturelle – le corps – revient à tenter de concilier dialectiquement des polarités antithétiques. Civiliser la lutte au lieu de l’abolir revient à assurer la coexistence de l’Un et du Multiple, ou encore l’intégration respectueuse de la diversité polémogène dans une unité fraternelle. En matière politique, on trouve là les fondements d’une société où chaque individu se révèle pleinement dans sa personnalité tout en participant fédéralement à une œuvre commune, auprès des siens. Les ambitions ne sont pas éradiquées ; elles sont canalisées autant que possible vers des aspirations partagées et favorisent l’émulation générale des talents.
Cet ensemble de convictions, après son premier envol, se reconnaîtra encore chez tous les auteurs que les sagesses de la Haute Antiquité auront inspirés. Mais leur voix, au fil des ères successives, s’éteindra peu à peu dans une brume d’incompréhension. L’ancienne doctrine a très vite perdu de son aura, à considérer même qu’elle fût jamais vraiment hégémonique en dehors des cercles de lettrés, pour se perdre dans les rêves de quelques penseurs isolés. Cet oubli n’est pas fortuit. L’histoire, en frayant sa route, a exploré bien des sentiers, parcouru bien des chemins. Elle a expérimenté bien des erreurs et produit bien des catastrophes. Au long de son parcours, toutefois, elle n’a pas été aussi prompte à tenter l’aventure de la plus exigeante vertu. Qu’on ne s’y trompe pas : la conjonction harmonieuse des contraires se trouve au sommet d’une pente abrupte et la civilisation la plus digne se dresse à la crête de la plus terrible des montagnes. Des modèles à ce point subtils ne sont pas simples à réaliser. Ils guident le cœur et lui indiquent sa juste destination ; mais il n’est pas certain que quiconque parvienne un jour à contempler le monde depuis un promontoire si élevé…
Sommaire du Paradoxe de la civilisation :
Introduction
Première Partie – Le lien social dans ses rapports avec le désir d’agression
Essai I. – Naturalité et culturalité de la violence
Essai II. – Violence et civilisation
Deuxième Partie – La moralisation du comportement en Chine ancienne
Essai III. – Guerre, justice et pouvoir dans la Chine archaïque et classique
Essai IV. – Le devoir confucéen de vendetta
Essai V. – La civilisation progressive des mœurs dans la pensée de Maître Xun
Troisième Partie – Hommes et femmes, piliers de la civilisation
Essai VI. – La guerre des sexes, entre paternalisme et maternage
Essai VII. – Domination masculine et résistance du féminin : les sphères publique et privée à travers les âges
Quatrième Partie – L’héroïsme tragique : un horizon pour surmonter l’absurde
Essai VIII. – Jacob Burckhardt, penseur de la civilisation
Essai IX. – Le sport, de l’Antiquité à nos jours : métamorphoses et permanence de l’homme agonal
Cinquième Partie – La politique comme mode d’articulation de l’Un et du Multiple
Essai X. – La dialectique de l’individuel et du collectif dans l’œuvre de Proudhon
Essai XI. – Militarisme et patriotisme chez les socialistes français du XIXe siècle :
la promotion d’un internationalisme vitaliste et enraciné
Essai XII. – Georges Sorel et la morale révolutionnaire : une étude des Réflexions sur la violence (1908)

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