Dossiers thématiques


BULLETINS DE SAGESSE PRATIQUE 

Extraits d'Anaximandre à consulter ici

La morale et les passion
La gentillesse et la méchanceté
Le bonheur et l'action
Un monde virtuel et sans Autre
L'art et la vie
L'histoire et le progrès
L'Un et le Multiple
La crise du sens
L'écriture, l'érudition et la pensée

Christopher Lasch (Hors-Série)
Le cinéma hollywoodien (Hors-Série)


DOSSIERS DE REFLEXION


Sociologie, politique, philosophie, anthropologie culturelle...


Des textes synthétiques, destinés à dresser le panorama général d’une problématique ainsi que des textes plus pointus, destinés à approfondir les sujets.
Une approche interdisciplinaire qui se donne pour ambition d’établir des ponts entre les différentes chapelles universitaires aussi bien qu’idéologiques.
La vie réelle se moque des étiquettes, et c’est en dépassant les faux clivages qu’on réapprend vraiment à penser...

Le monde virtuel peut bien être une chance ou un malheur; il n’en est pas moins une fatalité. Dans le meilleur des cas, il nous reliera les uns aux autres, malgré les distances; dans le pire, il nous piégera pour toujours dans son filet («Net»).
La technologie n’est rien d’autre que ce que les hommes en font. Qui connaît l’humanité se méfie donc de ses artefacts...
Méditer, réfléchir, penser : tel est bien le chemin de la réappropriation de soi, de la maîtrise de la technique - et du retour au réel...


DOSSIER LA CRITIQUE DE L'ETAT

Accédez ici à ce dossier


La critique de l’Etat ne date pas d’hier. Elle a plutôt commencé… dès l’instauration de l’Etat ! En Chine, par exemple, on recense déjà des révoltes anarchistes à l’époque de la première consolidation du pouvoir central, au IIIe siècle avant J.C., avec la constitution de groupes révolutionnaires taoïstes et surtout l’essor des disciples du Laboureur Céleste.

Mais c’est toutefois au cours de l’époque moderne que la remise en cause intellectuelle et matérielle de l’Etat va connaître sa plus grande vitalité. Et pour cause : la modernité donne en quelque sorte à la machine étatique, pour la première fois de son histoire, les moyens de ses ambitions. Le développement de la technique et des communications permet en effet désormais aux gouvernants d’imposer des lois uniformes à l’ensemble du territoire, non pas seulement en théorie, comme autrefois, mais en pratique. La tentation est grande, dès lors, d’utiliser ces possibilités nouvelles pour asseoir un pouvoir hégémonique personnel, comme au temps du renforcement de la monarchie absolue, sous Louis XIV, ou pour faire valoir un vaste programme de réforme sociale à l’ensemble de la nation, voire au-delà, comme au temps de la Révolution de 1789. Le XIXe siècle à son tour sera hanté par l’Etat, avec l’immense chantier de consolidation du système juridico-administratif initié par Napoléon, puis, aux abords du XXe siècle, les rivalités nationales consécutives aux tensions entre puissances impérialistes et coloniales. Aujourd’hui, en revanche, l’opinion s’accorde souvent sur le fait que l’Etat serait menacé par les flux financiers insaisissables du système libéral, et que le vrai pouvoir ne serait plus entre les mains des chefs de gouvernement, mais entre celles des responsables de multinationale.

La critique de l’Etat transcende les clivages politiques : elle se retrouve à gauche aussi bien qu’à droite, avec, de part et d’autre du spectre politique, des argumentaires souvent différents, et parfois inconciliables. Mais, par-delà les bords, aussi, on retrouve des similitudes partielles. Les libertaires se placent ainsi d’un côté de la barrière idéologique, tandis que les libertariens se placent de l’autre ; et, sans vouloir nier le fossé effectivement abyssal qui les sépare en un certain sens, force est au moins de constater qu’ils se retrouvent néanmoins autour de bien des idées, tandis qu’anarchistes et communistes, censés appartenir au même camp, se sont entretués à coups de fusils, notamment pendant la guerre d’Espagne…

A cet égard, on notera d’ailleurs que c’est à l’intérieur de la mouvance socialiste que s’est livré, autour de la question de l’Etat, l’un des plus grands débats politiques de l’ère moderne. Benoît Vandevelde s’en fait le témoin, en nous présentant les grandes lignes de la pensée de Pierre-Joseph Proudhon, père de l’anarchisme, qui fut pourtant aussi sur bien des points un conservateur intransigeant, et qui voyait dans l’Etat la ruine de la morale. Car c’est au nom de la morale, paradoxalement, que Proudhon défendait sa doctrine, en affirmant qu’il fallait donner une place aussi limitée que possible à l’Etat et à ses lois répressives, dans la société, pour permettre plutôt aux hommes, dans leurs communautés locales, de s’organiser librement et de se construire moralement à travers l’exercice de leur responsabilité individuelle.

Georges Sorel, qu’on associe en général à l’anarcho-syndicalisme, fut lui aussi un admirateur de Proudhon ; il consacra à son maître un texte passionnant et très éclairant que nous reproduisons ici, et qui vient utilement compléter le commentaire proposé par Benoît Vandevelde. Sorel insiste sur le rôle que Proudhon accordait à la petite propriété comme rempart contre les empiètements de l’Etat, et comme garante de la liberté humaine.

Cette défense de la propriété, évidemment, irritait profondément Karl Marx, qui y voyait un signe du caractère indéfectiblement « petit-bourgeois » de la pensée proudhonienne. Marx et Proudhon, après s’être très brièvement connus, ont très vite nourri l’un pour l’autre une haine profonde, qui marquera au fer rouge la destinée de la Première Internationale, tiraillée entre les partisans de Marx et d’Engels et ceux de Bakounine, qui revendiquera l’héritage de l’anarchiste français. La question de l’Etat sera au cœur de leurs oppositions, dans la mesure où le marxisme verra dans l’établissement temporaire d’une dictature du prolétariat la condition nécessaire d’une révolution durable, tandis que les antiautoritaires maintiendront envers et contre tout l’exigence d’assurer la liberté des peuples et des personnes. Nous proposons à nos lecteurs de découvrir une longue lettre dans laquelle Marx résume ses griefs à l’encontre de Proudhon, et justifie son aversion pour la pensée d’un homme qu’il percevait comme le complice naïf et inconscient du Capital…

Dans la première moitié du XXe siècle, le marxisme finira par occuper une place largement dominante au sein de la nébuleuse socialiste, et, faute de contradicteurs, la question de l’Etat n’y sera donc plus autant qu’autrefois un enjeu de débats. En revanche, cette question deviendra prépondérante dans les milieux politiques et philosophiques anti-marxistes, comme en attestera la réflexion menée par les auteurs personnalistes des années 1920 et 1930 sur ce sujet, aussi bien à gauche, avec Emmanuel Mounier, qu’à droite, avec Thierry Maulnier, ou qu’au centre, avec Denis de Rougemont, Alexandre Marc ou Daniel-Rops. C’est d’ailleurs un texte de ce dernier que nous avons choisi de mettre en lumière, pour illustrer l’idée, chère à nombre d’auteurs de l’époque, que l’Etat serait l’ennemi mortel de l’homme, qu’il contribuerait à l’extinction de toute spiritualité en broyant le cœur et la sensibilité dans les rouages de son administration machinique…

Le succès du New Deal américain, comme remède à la crise économique, dans l’avant-guerre, revalorisera pourtant en partie l’image de l’Etat dans l’opinion occidentale. L’intervention du pouvoir central sera désormais jugée indispensable pour réguler le cours de l’économie, et, dans le sillage de Keynes en économie, c’est John Rawls qui, quelques décennies plus tard, entreprendra de promouvoir philosophiquement l’Etat comme redistributeur de richesses, compatible avec le libéralisme, mais garant du respect de l’équité et du principe de justice. Cette doctrine profonde et complexe, présentée par Jean-Paul Maréchal, a donné des assises extrêmement solides à ce qu’on appelle en France la mouvance sociale-démocrate, dans laquelle se sont éteintes la majeure partie des composantes socialistes réformistes de la vie politique de l’Hexagone.

Un nouveau débat s’est dès lors engagé, venu succéder en quelque sorte à celui qui avait dominé le XIXe siècle, à travers Proudhon et Marx : au relatif dirigisme étatique prôné par Rawls, répondra ainsi le « laissez-faire » radical de Robert Nozick, véritable pape de l’ultra-libéralisme (si bien qu’on le définit souvent, non sans raison, comme un « anarchiste libéral »). Cet auteur a souvent très mauvaise presse en France, où la philosophie libertarienne est beaucoup moins appréciée qu’aux Etats-Unis. Nozick, qu’on adhère ou non à ses idées, n’en est pas moins un penseur d’une richesse et d’une efficacité redoutables – sans aucun doute un des philosophes les plus géniaux de la période récente. Soyons donc reconnaissants à Hervé de Quengo de nous faire mieux découvrir l’argumentaire anti-étatique de Nozick, et de nous introduire ainsi à un continent de la pensée trop souvent négligé chez nous.

Enfin, Thibault Isabel pose pour conclure le problème qui nous occupe dans ce numéro sous un angle original, en montrant – à travers une étude du cinéma hollywoodien contemporain – que les Etats-Unis nourrissent souvent un rapport ambivalent à l’Etat, adhérant volontiers, au cours de certaines périodes, à une vision idéalisée et magnifiée de leurs autorités, mais aussi parfois les rejetant avec une violence toute paranoïaque, et adhérant aux plus rocambolesques théories du complot. Thibault Isabel complète cette étude par une analyse plus spécifiquement consacrée à Fight club, film culte de toute une génération qui s’est reconnue dans cette peinture subtile et nuancée d’une jeunesse révoltée contre une société sans âme, et avide d’en finir avec les règles d’un Etat qui ne lui apparaît plus dans bien des cas que comme le faire-valoir inutile et désuet d’un monde de pure consommation.


Les auteurs de ce dossier :


Benoît Vandevelde. Docteur en philosophie, spécialiste de la pensée socialiste du XIXe siècle.  Auteur en 2006 d’une thèse consacrée à l’anarchisme français.

Georges Sorel. Né en 1847, mort en 1922. Il fut un des grands animateurs de l’anarchisme, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Proche dans son inspiration d’un Charles Péguy, il avait une vision hautement mystique et morale de la révolution, qui lui faisait haïr les réformistes « à la Jaurès », prêts disait-il à vendre la pureté des idéaux socialistes au nom d’une politique de conciliation avec la démocratie parlementaire et bourgeoise. Longtemps partisan des syndicats, Sorel sera pourtant immensément déçu par l’évolution de la lutte sociale. Il connaîtra de ce fait une période d’errance, qui l’amènera à louvoyer tour à tour du côté des royalistes, des nationalistes et des bolchéviques, avant de revenir finalement, non sans un certain scepticisme, à ses premières amours politiques. Le texte que nous publions est tiré de Introduction à l'économie moderne, 2e édition, Paris, Librairie des sciences politiques et sociales, Marcel Rivière, 1922.

Karl Marx. Né en 1818, mort en 1883. Célèbre auteur du Capital (1867) et grand inspirateur du communisme.

Daniel-Rops. Pseudonyme de Henri Peutiot. Né en 1901, mort en 1965. Agrégé d’histoire et écrivain, membre de l’Académie française à partir de 1955, on lui doit des romans tels que L’Âme obscure (1929), Mort, où est ta victoire ? (1934), L’Épée de feu (1939), ainsi que des essais : Notre inquiétude (1927), Le Monde sans âme (1930), Rimbaud, le drame spirituel (1935), etc. Catholique, il écrivit aussi des livres de vulgarisation des Ecritures et une Histoire de l’Eglise du Christ en neuf volumes. De 1948 à sa mort, Daniel-Rops fut directeur de la revue Ecclesia. Mais il collabora également avant-guerre avec Alexandre Marc, Robert Aron et Arnaud Dandieu, et participa à leurs côtés à l’aventure de L’Ordre nouveau, revue non-conformiste qui servit souvent de courroie de transmission entre les personnalistes d’Esprit, groupés autour d’Emmanuel Mounier, et ceux de la Jeune droite, menés par Thierry Maulnier et Jean de Fabrègues. Le texte que nous publions ici est tiré du premier numéro de cette même revue, daté de mai 1933.

Jean-Paul Maréchal. Maître de conférence en sciences économiques à l’université de Rennes 2. A notamment publié Humaniser l’économie (Paris, Desclée de Brouwer, 2008), et Le développement durable, Rennes, PU de Rennes, 2005. Le texte que nous reproduisons est tiré de L’économie politique, 17, 2003.

Robert Nozick. Né en 1938, mort en 2002. Universitaire et philosophe libertarien américain proche du courant minarchiste. Enseignant à Harvard, il devient célèbre en écrivant Anarchie, Etat et Utopie, où il prend notamment la défense d'un Etat ultra-minimal. Son statut d'universitaire lui a valu alors d'être considéré comme le principal théoricien du mouvement libertarien. Il est habituellement présenté comme l'opposant principal à John Rawls, son collègue à Harvard. Son ouvrage majeur, Anarchie, Etat et Utopie, publié en 1974 est considéré comme la réponse libertarienne à la Théorie de la justice de Rawls publiée 3 ans auparavant.

Thibault Isabel. Docteur en esthétique et rédacteur en chef de la revue de sciences humaines Krisis depuis 2003.

____________________________________________________________________________

DOSSIER PHILOSOPHIES ANCIENNES, RELIGIONS ET ESOTERISME
Partie 1 - Partie 2


Rien n’est plus dépaysant que de voyager dans le temps. Les cultures anciennes, à travers les témoignages qu’elles nous ont laissés, nous permettent d’envisager des modes de pensée incroyablement différents des nôtres. Elles nous contraignent d’abord à relativiser nos propres jugements, nos propres croyances, notre propre paresse intellectuelle, en nous confrontant à l’image de l’Autre ; mais elles nous ramènent aussi d’autant mieux à nous-mêmes, par contraste, car elles détruisent l’impression d’évidence et de naturalité que nous donnerait sinon notre propre culture. En découvrant les cultures anciennes, nous abordons non seulement un autre continent, mais nous nous interrogeons sur nous-mêmes et apprenons à comprendre qui nous sommes vraiment.

Les cultures du passé constituent-elles cependant un Autre radical, pour nous ? Plus que d’altérité, à leur égard, il faudrait sans doute parler d’« inquiétante étrangeté », à la fois déstabilisante et familière. Elles sont déstabilisantes, bien sûr, car nous ne sommes plus habitués à elles ; mais elles demeurent familières, malgré tout, car elles sont aux racines de nos propres cultures actuelles… Nous verrons d’ailleurs que ce qu’il y a de plus moderne au sein de notre époque, dans le domaine des sciences notamment, doit parfois davantage qu’on ne le pense aux sagesses les plus lointaines et les plus reculées : aussi les obscurantistes les plus bornés ne sont-ils pas toujours ceux que l’on croit…

Partie 1


Pour entamer notre parcours à travers les représentations anciennes du monde et de l’homme, Antoine Danchin nous propose un texte sur la cosmogonie développée par les premiers philosophes et scientifiques de l’Occident : les physiciens de l’école ionienne, qui comptèrent en particulier Thalès de Milet, Anaximandre et Anaximène, et qui vécurent entre le VIIe et le VIe siècles avant J.C. On découvre avec eux une vision du cosmos à la fois poétique et mathématique, mais pleine d’intuitions géniales qui hantent encore l’esprit de nos savants après plus de deux millénaires d’interrogations. Y a-t-il un monde ou des mondes successifs ? L’univers est-il stable ou en mouvement ? Est-il cohérent ou chaotique ? Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la conscience ? On voit ici ces questions posées pour la toute première fois, sur notre continent, et abordées dans toute leur fraîcheur.

Pour continuer, nous reproduisons un texte rare du XIXe siècle, écrit par Louis Ménard, et consacré au polythéisme hellénique. L’auteur nous décrit le fonctionnement de la religion grecque archaïque et classique, le statut du sacerdoce, les liens qui existaient alors entre religion et politique (notamment dans la consolidation du principe fédéraliste grec) et montre en quoi cette religion du passé se distinguait si radicalement des religions qui ont ensuite essaimé dans nos contrées.

Nous prendrons alors la direction de la Chine, où Thibault Isabel nous fera connaître la conception riche et complexe que se faisait de l’homme Maître Xun, penseur confucéen du IIIe siècle avant J.C., considéré par la plupart des sinologues modernes comme un des auteurs les plus géniaux de l’Empire du Milieu, mais qui est resté presque inconnu dans l’Hexagone, où très peu de travaux universitaires lui ont été consacrés. Nous verrons que ce philosophe pessimiste, obsédé par le problème de la méchanceté humaine, anticipa bien des théories politiques considérées comme modernes (le Léviathan, le contrat social, l’intérêt bien entendu), mais les réfuta par avance et articula ainsi une doctrine nourrie aussi bien de préceptes traditionnels que de préoccupations actuelles. Son point de vue sur la spiritualité, à la fois hostile aux superstitions et soucieux de prémunir les peuples contre le désenchantement du monde, peut quant à lui contribuer à renouveler l’interrogation présente sur le phénomène religieux (tout comme il fait écho d’ailleurs à bien des enjeux écologiques du XXIe siècle).

Le philosophe et anthropologue François Flahault, dans un long et passionnant entretien, revient pour sa part sur les traits qui opposent la conception païenne de la méchanceté à sa conception chrétienne (et surtout augustinienne) ; il nous livre une interprétation inattendue du mythe d’Adam et Eve, à la lumière du contexte culturel au sein duquel fut rédigé l’Ancien Testament, et où le mythe devait revêtir une signification très différente de celle qui s’imposa finalement avec le temps.

Partie 2


Christian Bourrand, de son côté, nous invite cette fois du côté de l’Inde, à la découverte notamment d’un des principaux textes religieux du pays : les Védas. Il met en évidence les rapports étonnants qui existent entre certains pans de la science contemporaine (physique quantique, théorie de la relativité) et ces textes sacrés multimillénaires. Mais le rapprochement n’est pas seulement l’effet du hasard : on ne saurait oublier en effet que bien des physiciens du début du XXe siècle, d’origine germanique, ont été philosophiquement très marqués par la pensée de Schopenhauer, particulièrement à la mode à l’époque, qui fut précisément un des premiers Occidentaux à s’intéresser sérieusement aux pensées et religions orientales.

L’historien des idées Stéphane François, ensuite, a bien voulu nous accorder un entretien consacré aux rapports ambivalents qu’entretint l’essor du nazisme avec les milieux ésotériques, occultistes et néo-païens dans les milieux d’extrême-droite germanophones et italiens. Il met en évidence le fait que cette interaction réelle demeura pourtant extrêmement limitée, dans un premier temps, et que c’est seulement dans la seconde moitié du XXe siècle qu’on assista à un rapprochement marqué et massif entre certaines mouvances néo-païennes et l’extrême droite. L’opinion courante associa donc a posteriori l’essor du nazisme à l’influence partielle du néo-paganisme et de l’ésotérisme, alors que les milieux occultistes jouèrent en fait en leur temps un rôle extrêmement marginal dans la constitution idéologique des doctrines du IIIe Reich.

Geneviève Béduneau, spécialiste de la théologie orthodoxe, nous livre quant à elle une réflexion éclairante sur la critique du christianisme, implicite ou explicite, souvent développée par les auteurs contemporains (philosophes ou anthropologues) intéressés par les religions anciennes. Chez des penseurs aussi différents que Marcel Gauchet, Marc Augé ou Alain de Benoist, on trouve en effet l’idée que les cultures antiques, à travers leur religion, auraient fait un sort plus favorable que les modernes à la diversité culturelle ou au respect de l’environnement. Pourtant, non seulement les peuples antiques furent-ils sans doute dans ce domaine bien moins tolérants et écologistes qu’on ne le dit, mais le christianisme lui-même a pu dans bien des occasions œuvrer en faveur de l’indépendance des cultures et poser les bases d’une authentique communion des individus avec la nature.

Après cela, Thibault Isabel nous propose une seconde intervention, plus actuelle, consacrée au film Excalibur, de John Boorman, sorti sur les écrans en 1981. Le film, à travers sa représentation fascinée du merveilleux à l’œuvre dans la nature, du « chant du monde », permet de mettre en scène avec finesse les relations de l’homme à son environnement, et entend renouer avec l’esprit des sagesses traditionnelles. Ce faisant, il illustre indirectement les mérites et les écueils de l’attitude contemporaine de « retour aux sources » incarnée notamment (mais pas seulement) par la mouvance New Age…

Enfin, pour conclure, Jean Dolbouc nous présente la légende berrichonne de Sainte-Solange, qu’il analyse dans une veine girardienne, et dont il montre les multiples niveaux de lecture, ainsi que les multiples influences culturelles. Il nous convie ainsi à un passionnant exercice d’étude historique, philosophique et sémiologique du mythe, et suggère au passage une nouvelle approche de l’imaginaire pagano-chrétien régional.


Les auteurs de ce dossier :


Antoine Danchin. Scientifique français de renommée internationale dans le domaine de la génétique. Il a participé aux fondements de la création du domaine de la bio-informatique et est actuellement directeur de l’unité Génétique des Génomes Bactériens de l’institut Pasteur, Fondateur du Centre de Recherche HKU-Pasteur, Professeur IP, Directeur de recherche CNRS et Directeur du Département Génomes et Génétique. Ancien élève de l’ENS, il est docteur en Chimie et en Sciences Physiques. Il est aussi Chevalier de l’Ordre National du Mérite et Chevalier de la Légion d’Honneur. Il anime en outre un site remarquable, consacré à la philosophie ancienne et à l’histoire des sciences : http://www.normalesup.org/~adanchin/

Louis Ménard. Né en 1822, mort en 1901. Poète, écrivain, historien et chimiste français, il eut une vie mouvementée et s’adonna tour à tour à de multiples activités. Il découvrit le collodion en 1846, qu’il présenta devant l’Académie des sciences, et fut l’ami de Leconte de Lisle. Il côtoya Baudelaire sur les rangs du lycée Louis-le-Grand, et rencontra Karl Marx au cours de son exil à Londres et à Bruxelles : il fut d’ailleurs un défenseur de la révolution de 1848 et de la commune. Passionné par l’Antiquité grecque, on lui doit notamment La morale avant les philosophes (1860), Le Polythéisme hellénique (1863), Histoire des Grecs (1884-1886) et Rêveries d’un païen mystique (1896).

Thibault Isabel. Né en 1978, à Roubaix. Docteur en esthétique, il est également diplômé en lettres et en histoire du cinéma. Il travaille dans le domaine de l’anthropologie culturelle et de l’étude comparée des mentalités et des systèmes de pensée. Il est rédacteur en chef de la revue de sciences humaines Krisis depuis 2003.

François Flahault. Ecrivain, directeur de recherches au CNRS, membre du centre de recherche sur les arts et le langage de l’EHESS. Auteur de L’extrême existence (Maspéro, Paris 1972), La parole intermédiaire (Seuil, Paris 1978), La scène de ménage (Denoël, Paris 1987), L’interprétation des contes (Denoël, Paris 1988), Face à face. Histoire de visages (Plon, Paris 1989), La méchanceté (Descartes & Cie, Paris, 1998), Une manière d’être à plusieurs. La conversation (Autrement, Paris 1999), La pensée des contes (Anthropos, Paris 2001), Le sentiment d’exister (Descartes & Cie, Paris 2002), Pourquoi limiter l’expansion du capitalisme ? (Descartes & Cie, Paris 2003), Le paradoxe de Robinson. Capitalisme et société (Mille et une nuits, Paris 2005), Be Yourself. Au-delà de la conception occidentale de l’individu (Mille et une nuits, Paris 2006), Adam et Eve. La condition humaine (Mille et une nuits, Paris 2007), Le crépuscule de Prométhée. Contribution à une histoire de la démesure humaine (Mille et une nuits, Paris 2008).

Christian Bourrand. Ingénieur de formation, il a également étudié les lettres et la philosophie. Il exerce par ailleurs des activités de conférencier dans des cercles musicaux.

Stéphane François. Historien des idées et politologue, spécialiste des droites radicales, né en 1973. Post-doctorant au Groupe Sociétés Religions Laïcités (GSRL) du CNRS, il enseigne l’histoire contemporaine et la science politique à l’Institut Supérieur des Métiers et à l’Université Catholique de l’Ouest (UCO). Il écrit dans diverses revues spécialisées et/ou universitaires telles que Religioscope, Journal for the Studies of Radicalism, Le Banquet, Zénon, Politica hermetica, Sociétés et Raisons politiques. Il est l’auteur de La Musique europaïenne. Ethnographie politique d’une subculture de droite (L’Harmattan, Paris 2006), Le Néo-paganisme : Une vision du monde en plein essor (MCOR-Table D’émeraude, Apremont 2007), Le Nazisme revisité. L’occultisme contre l’histoire (Berg International, Paris 2008) et Les Néo-paganismes et la Nouvelle Droite : pour une autre approche (Archè, Paris 2008).

Geneviève Béduneau. Docteur en théologie orthodoxe, ancienne étudiante à l’EPHE. Elle anime un site personnel de réflexion : http://reflexsurtempscourants.blogspot.com/

Jean Dolbouc. Autodidacte né à Vierzon, il est passionné par l’ésotérisme, la philosophie de la religion et les cultures locales.




Fourni par Blogger.