Bertrand de Jouvenel.



Entretien avec Olivier Dard





Spécialiste des années 1920-1960 déjà reconnu pour ses travaux sur la Synarchie ou l’OAS, Olivier Dard signe une remarquable biographie de Bertrand de Jouvenel (1903-1987). Sans une telle étude, qu’aurions-nous retenu de ce personnage ? Son interview exclusive du Führer pour Paris Soir en 1936 ? Le titre de son essai sur L’économie dirigée, qui est désormais une expression courante pour les étudiants en HEC ? Une vague idée de son concept de « futurible », du nom de la revue qu’il fonda dans les années soixante ? Peut-être moins encore, et pourtant ce n’était que justice de rendre à ce pionnier de l’écologie politique et théoricien d’une grande lucidité la place qui lui revenait, non seulement dans le courant de pensée libéral, mais aussi dans le paysage intellectuel français et international.

Rendre intéressante, voire émouvante, la vie d’un technocrate est une gageure. Olivier Dard a relevé le défi et, en quatre cents pages, il nous fait côtoyer un homme aussi séduisant qu’angoissé, obsédé par l’idée de la mort mais confiant dans les vertus de l’organisation et dont le maître mot, jusque dans les périodes les plus sombres de son existence, sera celui de « réalisme ».


                                                          


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Frédéric SAENEN : Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de travailler sur ce journaliste et essayiste, méconnu jusqu’à votre étude, qu’était Jouvenel ?


Olivier DARD : Je n’avais jamais à l’origine pensé que je travaillerais de façon très approfondie sur Bertrand de Jouvenel. C’est à l’occasion de mes recherches sur les relèves des années trente que j’ai mesuré toute son importance. Il s’avère en effet qu’il en est une des figures majeures au même titre que Thierry Maulnier, Robert Aron, Alexandre Marc ou Emmanuel Mounier pour ne prendre que quelques exemples. Cependant, c’est la découverte des archives inédites de Bertrand de Jouvenel qui m’a poussé à approfondir mes recherches et à tenter de réfléchir sur le devenir d’un jeune « réaliste » des années vingt qui a vraiment été, selon ses propres termes, un « voyageur dans le siècle ».


Votre biographie est nourrie d’une masse documentaire jamais exploitée jusqu’ici, à savoir les journaux de travail, voire les écrits plus intimes, de Jouvenel. Pouvez-vous nous décrire ces matériaux (leur quantité, leur chronologie) et nous dire quelles difficultés ils posent à ceux qui s’attaquent à leur examen ? Votre travail de défrichage laisse-t-il augurer d’une édition digne de ce nom de ces textes ?


En fait, les archives sur l’entre-deux-guerres, qu’il s’agisse des dossiers ou de la correspondance, sont assez limitées, même si l’historien y trouve des pépites pour ce qui concerne l’épisode de La Lutte des jeunes en 1934, le rapprochement franco-allemand ou l’épisode si controversé du PPF. Cela étant, l’essentiel de l’apport provient des 250 cahiers inédits qui ont été tenus pendant 40 ans à partir de 1943. Textes non retouchés et non destinés à la publication (même si bien des passages sont des brouillons de textes ultérieurement publiés), ces Cahiers sont pour l’historien une mine. Bertrand de Jouvenel s’y livre pleinement et la diversité des usages de ces cahiers, qui tiennent autant du journal intime que du carnet de note, voire même du pense-bête le plus élémentaire, permettent de suivre cet auteur presque au quotidien, de voir comment il travaille et par conséquent par quelles étapes (lectures, plans…) et même par quelles affres il passe pour produire. Le Jouvenel des années trente laisse présager à son lecteur une facilité d’écriture qu’on ne retrouve pas par la suite.


Quel est, selon vous, l’apport majeur de Jouvenel à la famille libérale ?


L’essentiel tient sans doute à sa fonction de passeur entre la France et le monde anglo-saxon. S’il est pétri de références françaises (de la philosophie des Lumières à Tocqueville), Jouvenel, qui lit, parle et écrit l’anglais, maîtrise aussi non seulement des auteurs, mais aussi des modes de pensée anglais ou américain. Il ne faudrait cependant pas voir en lui une sorte de vulgarisateur d’un certain libéralisme américain : le libéralisme de Jouvenel n’est pas le culte du marché.


Dans son Journal de travail daté de février 1958, Jouvenel note : « La question qui se pose pour moi est de savoir si je puis me cantonner dans des travaux économiques et me plonger dans les recherches politiques théoriques sans intervenir comme citoyen. Mais le fait est que cette intervention ne m’est point facile vu que les organes modérés qui me sollicitent en général n’admettent pas mes vues sur les affaires d’Afrique du Nord, de sorte qu’il faudrait m’exprimer dans des organes d’une tout autre couleur, ce qui comporte un engagement politique auquel je ne me sens pas prêt. » Un tel passage permettrait-il de conclure que le Jouvenel d’après-guerre aura été empêché d’être pleinement un penseur engagé parce qu’il se sentait tenu de rester avant tout un penseur de l’économie ?


Je ne crois pas. En fait, Jouvenel a été très marqué par son engagement politico-intellectuel antérieur, en particulier à l’époque du PPF, dont il fut un des intellectuels les plus marquants. Au lendemain du second conflit mondial, il se tient prudemment à l’écart. Par ailleurs, Jouvenel a été ostracisé à la Libération et bien des intellectuels ou des organes marqués à gauche n’ont pas oublié qu’il avait été l’un des leurs avant de vivement les critiquer, notamment après le 6 février 1934. Enfin, dorénavant, Jouvenel peine beaucoup à se positionner dans un camp ou dans un autre. En même temps qu’il essaie d’exorciser le passé en se tenant en retrait, il révèle aussi un des traits majeurs de sa personnalité d’homme mûr, celle de quelqu'un qui doute, moins de sa valeur (quoi qu’il en dise) que de la pertinence de ses choix entre lesquels il balance en permanence.


A la fin d’une longue note de l’appareil critique, vous concluez : « Il est temps de traiter sereinement de la relation de Bertrand de Jouvenel au fascisme ». Pensez-vous qu’il faille dissocier les essais tels que Du pouvoir ou L’Arcadie des engagements d’avant-guerre de leur auteur ?


Sûrement pas, en particulier pour Du Pouvoir. Je crois montrer dans mon livre à quel point l’essai sans doute le plus célèbre de Bertrand de Jouvenel est le produit direct de son itinéraire, de ses réflexions et de la conjoncture. Du Pouvoir est bien né de la guerre et de ses engagements antérieurs, à commencer par son attraction pour le fascisme. Ceux qui parlent du fascisme jouvenelien ne citent jamais son essai démarré en 1943 et dont le premier chapitre (qui est au final le 8e du livre) est d’abord une réflexion sur Adolf Hitler. Pour Arcadie, les choses sont différentes. Il est davantage le produit de réflexions entamées dans les années cinquante.


Que peut offrir d’intéressant au lecteur du XXIe siècle un penseur qui disparaît deux ans avant la chute du Mur de Berlin ? Jouvenel peut-il encore nous apprendre quelque chose sur notre monde, alors que les paradigmes idéologiques qui le configuraient ont été ébranlés durant la décennie qui va de 1989 à 2001 ?


Je le pense, en particulier à cause de la crise qui s’annonce et qui a nourri les réflexions de Jouvenel et des relèves des années trente. Les multiples pistes qu’ils ont ouvertes ne sauraient être oubliées aujourd’hui et gagneraient même sans doute à être davantage connues pour éviter d’aller se fourvoyer dans des impasses. J’ajouterai que le Jouvenel écologiste reste à mon sens d’actualité. Le développement durable, très à la mode, a des relents jouveneliens même si ses promoteurs l’ignorent sans doute pour la plupart.


Y a-t-il jamais eu, au moment de son « tournant écologiste », une réflexion chez Jouvenel sur l’idée de décroissance ? A-t-il dialogué avec des figures telles que Illich ou encore Ellul, à propos de la société technicienne notamment ?


Les prises de position de Jouvenel sur le club de Rome ou la croissance zéro donnent une mesure de ce que pourrait lui inspirer la décroissance, sur laquelle il conviendrait cependant de s’entendre tant le terme est polysémique. Je n’ai pas connaissance qu’il ait dialogué avec Ellul ou Illich, même s’il connaît forcément leurs écrits. En fait, Jouvenel ne refuse pas le principe de la croissance ou du développement, ce qui ne lui interdit pas de dénoncer ses modalités. Bertrand de Jouvenel se veut le partisan d’une croissance disciplinée, perspective rejetée par les tenants de la décroissance.


Vous signalez à quelques reprises les rapports étroits de Jouvenel à la foi, mais ces mentions restent discrètes. Quelle était réellement sa pratique de la religion ?


On dispose de peu d’informations sur ce point, y compris à travers la lecture de ses Cahiers. Il semble assister au moins aux offices les plus importants de l’année (Noël, Pâques). Cet intérêt pour la religion semble par ailleurs dater des années quarante et coïncider avec sa rencontre avec Hélène.


En définitive, Jouvenel fut-il un technocrate égaré dans le champ de la réflexion intellectuelle ou un penseur séduit par les tentations de l’expertise ?  


Je ne considère pas Jouvenel comme un technocrate, même s’il s’est défini comme tel dans Arcadie. Les technocrates sont un groupe que, depuis ma thèse sur Jean Coutrot, j’ai beaucoup étudié. Jouvenel n’en a ni la formation, ni les idées ni les compétences. Il n’est ni un prophète ni un administrateur. En revanche, il est un penseur séduit par les tentations de l’expertise, position qui lui convient fort bien car elle lui évite d’avoir à décider.


Malgré ses louvoiements apparents (du parti radical à l’écologie politique, en passant par le PPF et le néo-libéralisme), vous ne semblez pas d’accord pour voir dans la trajectoire de Jouvenel un parcours atypique, mais plutôt une position permanente d’« acteur périphérique »… Comment répondriez-vous si on le taxait purement et simplement d’opportunisme ?


Je considère que rapporter l’évolution de Jouvenel à du simple opportunisme est tout à fait réducteur. D’abord, parce qu’il s’est profondément investi dans certains de ses engagements, en particulier durant l’entre-deux-guerres. Il est à ce moment là un combattant qui peut avoir une plume acérée. Par la suite, je le qualifie effectivement d’ « acteur périphérique », car l’homme n’a plus de vraies certitudes et ne souhaite plus au fond en avoir, ce qui explique qu’il ait souvent, dans les milieux qu’il fréquente, un pied dedans, un pied dehors.


Propos recueillies par

Frédéric SAENEN

Janvier 2009



Olivier DARD, Bertrand de Jouvenel, Éditions Perrin, 520 pp., 25 €.


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