Le Livre aux Visages



Frédéric Saenen


               










                                                       

C’est l’histoire d’un homme de 35, 36 ans, par là, qui, comme tous les hommes arrivés à son âge, s’ennuyait, et dont l’ennui culminait à ce point qu’il aspirait à changer de vie, mais comme bon nombre d’hommes de son âge, il n’avait pas les fonds nécessaires pour tout claquer du jour au lendemain, et il ne voulait pas non plus faire de peine à sa mère, il l’aurait tuée s’il avait disparu comme ça, sans laisser d’adresse, elle ne méritait pas un tel déchirement, du coup il se rabattait sur des plaisirs plus frustrants que les fantasmes mêmes auxquels ces plaisirs étaient associés dans son esprit, puis, cela n’y suffisant plus, alors qu’il n’était guère versé en informatique ni en communication, il se fit la réflexion que, afin de rompre sa routine en renouant avec des connaissances perdues de vue et qui sait en s’en faisant peut-être de nouvelles, il pourrait entrer dans cette vaste communauté virtuelle, conçue par le cerveau bouillonnant d’un jeune Américain de vingt-trois ans à l’avenir tout tracé, et donc il franchit le pas, inscription gratuite, un questionnaire formaté à remplir, intégra une photo récente pas trop moche, compléta chaque case de son profil honnêtement, enregistra ses données dans les champs adéquats, signala à quatre personnes (deux copains du secondaire, une ex avec qui il était resté en bons termes et qui avait « enfin fondé un foyer», un vague cousin qu’il croisait en moyenne une fois l’an) qu’il était désormais dans le réseau, leur demanda de faire partie de leurs « amis », reçut une réponse positive de tous sauf du cousin, attendit, attendit, et deux jours plus tard, il remarqua qu’il avait quelques sollicitations supplémentaires, il accepta (encore de lointains camarades d’école, propriétaires, pères, gros bosseurs, un 4X4 et un space familial), et une semaine après il en était à 87 contacts, et en une quinzaine à 143, la troisième semaine, cela se tassa et se stabilisa à 168, en moins d’un mois il avait reformé autour de lui l’ensemble ou presque de sa promotion (deux étaient morts dans des accidents de la route, il l’avait appris alors seulement, et il y avait aussi ce groupe qu’il ne fréquenterait jamais, d’insupportables pédezouilles), il avait également retrouvé la trace de quelques anciens collègues de la boîte où il travaillait depuis dix ans, de ces types avec lesquels on n’a une véritable conversation qu’au pot de fin d’année, des gars et des filles pas trop « prise de tête », que leur mérite et leur valeur n’avaient cependant pas empêchés de vieillir, et qui avaient fait carrière ailleurs, à Bruxelles, à Toronto, à Madrid, il avait eu des nouvelles d’un ancien flirt en Italie, il n’était par contre pas parvenu à remettre la main sur ceux et celles qu’il aurait vraiment aimé lire, il avait obtenu des fichiers musicaux d’un brave gars qui lui faisait déjà, du temps où il était ado et encore moins thuné, des copies sur cassettes des disques qu’il ne pouvait pas s’acheter, il avait polémiqué sur la qualité d’un film d’anticipation et d’un roman de Philip K. Dick avec le voisin de palier de son premier appartement, un fou de science-fiction, il avait essayé de dragouiller deux ou trois copines de copines d’ex de copains qui avaient débarqué un peu par hasard sur sa page et s’étaient empressées de débarrasser le plancher après avoir senti le célibataire aux abois, à la fin il s’était rendu compte que tout cela était somme toute assez superficiel et stérile, les gens envoient quelques messages sans intérêt, histoire de te prouver qu’ils n’ont pas raté leur vie et qu’ils compatissent à ton désarroi d’outsider si tu n’es pas aussi loin qu’eux dans les rentrées salariales mensuelles, mais ce qui leur importe, c’est qu’ils gonflent en additionnant ta seule présence les statistiques de leur capital sympathie, ils enfilent des galeries en perpétuel mouvement où s’affichent des sourires démesurés, en gros plan, bien déconnants, de fêtards des quatre coins du monde, des faces inclinées sur l’épaule d’un mec tronqué ou d’une nana bronzée comme on n’en voit que sur les photos de vacances réussies (les photos et les vacances réussies), l’hydre du fun, une foison toujours renouvelée de minois inexorablement sains que tu croirais sortis d’une pub pour une assurance-vie, il en avait marre de ce défilé de petits bonheurs les chances, de ce carrefour embouteillé où s’entrechoquent les infâmes béatitudes de millions d’imbéciles « amis » d’autres millions d’imbéciles, quel galvaudage, et un soir il a eu cette idée, mauvaise donc divertissante, le mensonge, le mensonge pur, frénétique, même pas dans la perspective d’aboutir à une escroquerie à la carte de crédit ou à une voie de fait sur mineure, non, juste pour se déposséder de son ego si encombrant et surtout pour se payer la gueule du Livre aux Visages, juste pour se foutre de la gueule générique de ces millions de gueules ravies, et il a passé ses jours et ses nuits à inventer des profils, tous plus crédibles les uns que les autres, avec des familles à charge, des situations professionnelles, des loisirs, des passions, des voyages, des traits de caractère, et armé d’un annuaire ouvert à côté de son clavier, il a assorti d’un prénom si banalement réaliste ses entités creuses qu’on ne pouvait que leur prêter épaisseur et consistance, c’était fatal, elles devaient évoquer quelque chose, un écho, à certains ou certaines qui allaient recevoir une demande d’accord de la part de Gysen Philippe, Halin Fernand, Hanikenne Émilie, Heller Guy, Henry Claudine, Hermand Maurice, Hindrickx Martine, Hindrickx Mathias, Hindrickx Mathieu, et il a envahi l’espace vacant de centaines d’identités fictives, en démiurge désœuvré, il a engendré des jardiniers, des caissières, des étudiantes en master de communication, des chômeurs de longue durée bien dans leur peau, des ouvriers sur plate-forme pétrolière, des fonctionnaires de l’État, des sportifs de haut niveau, des philatélistes, des lobbyistes de la charcuterie fine, des bassistes, des pédés, des lents à la détente, des Slovaques, des Tourangeaux, des sourds et des aveugles, des retraitées, des malades orphelins, des gros baiseurs, des obèses tout court, des raffinés, des circonspects, des volubiles, il en a pondu à tours d’horloge et il a lancé ses invitations à tous vents, il s’est introduit petit à petit dans des cercles invraisemblables, des tribus a priori hors de portée du commun des réels, des sectes à douze ou des meutes à mille, juste avec un sibyllin « Toufik / Marthe / Julien / Jun-Hui / Déborah / etc. a demandé à devenir votre amie(e). Rejeter ? Accepter ? », une fois sur douze ou quinze, cela mordait, « Tu es qui, je ne me souviens pas…? » », « Ah oui, la Quatrième E, avec Madame Loncart en géo ! » ou « Mais bien sûr… Renée… le Club Med de 1999 à Djerba… », « Ça fait un bail », ça faisait toujours un bail, « Et tu fais quoi ? », là, ne pas réagir d’emblée s’il s’agissait d’une connaissance prétendument scolaire et jouer la carte du sibyllin : « À ton avis ? Ce que je voulais  faire depuis mon plus jeune âge… », une fois sur trois ou quatre, la réponse tombait, « Quoi, prof de math ? Ben tiens, ça ne m’aurait pas étonné », et il saisissait la perche et se mettait à broder, ou alors il feintait : « Ben, j’ai changé d’orientation, restructuration, actuellement je suis dans la maintenance », et c’était parti, c’est fou ce que les gens consentent à livrer d’eux-mêmes, comme c’est fou ce que l’on peut déduire d’un individu à partir d’une seule photo, si floue soit-elle, ou mieux, d’un choix d’image qui se veut mystérieuse, titillante d’intérêt (un angelot de Raphaël, une gonzesse à moitié à poil dans un décor en flammes, une fillette tenant à deux mains une fleur énorme, un coucher de soleil, un cheval exagérément camarguais…), et donc il s’est amusé ainsi des semaines entières, 573 « amis », 2682 « amis », 7865 « amis », 10552 « amis » peu exigeants, tout acquis et dévoués le temps d’une phrase, d’un mot, d’un « salut ! », d’un smiley, d’un « kesketudevien ??? », d’un « ça fait (vraiment) un (sacré / putain de) bail ! », d’un « accepter », et il poussait l’audace jusqu’à infiltrer des pages de stars, de romanciers, de plasticiens, de modistes, de mannequins, de footballeurs, de parlementaires, et devenait parfois l’« ami » de personnalités publiques envers lesquelles il n’avait aucune estime, mais là n’était pas l’essentiel, et il se plaisait à créer des liens, présentant fortuitement les uns aux autres, entremettant des histoires d’amour, pas pour lui, non, il préférait tisser des idylles, sans avoir l’air d’y toucher, il manigançait les bonnes ententes et les coups de foudre, et une fois le ciment relationnel pris, sur une saute d’humeur, il mettait le ver dans le fruit avec une indiscrétion, une soi-disant révélation sur les mœurs de l’un ou de l’autre, il installait la suspicion au sein du couple virtuel balbutiant, puis il désertait de la place, disparaissait littéralement, et il restait à imaginer les effets de sa retorse intervention, s’étaient-ils au mieux « séparés » ?, avaient-ils au pire persévéré dans le dialogue ?, lui seul mesurait en tout cas le rôle arbitraire et occulte qu’il avait tenu dans cette percussion de deux destins, et il déclinait les plaisirs, il se mettait brusquement à injurier un gars qui l’avait accueilli comme un frère enfin retrouvé, il proférait des chapelets d’insanités sur la page d’une respectable petite vieille qui ne le croyait obsédé que de bridge et de whist, il décochait des reproches abracadabrantesques au sujet d’anciennes disputes affabulées de toutes pièces, et dont le correspondant, effaré, s’évertuait à se rappeler, il ne rédigeait plus qu’en néerlandais à une interlocutrice japonaise, il arriva à 100000 prises de contact et là, il s’arrêta net, il consacra un mois à faire parvenir à chacun de ses « amis » un avis, signé d’un parent ou d’un proche de son prête-nom, leur apprenant son décès inopiné, par suicide, au terme d’une pénible agonie, en quelques heures ou en une fraction de seconde, et il occupa les semaines qui suivirent à traquer les expressions de tristesse profonde, de peine, d’encouragements à la famille, inspirés par la disparition de ses innombrables avatars, il s’esclaffait souvent devant les faux bons moments partagés, les regrets sincères et les chagrins insensés qu’il suscitait, certains compulsifs de la rencontre, en réponse au faire-part, poussaient l’indécence jusqu’à proposer de consoler sa veuve qui avait eu l’amabilité de transmettre…, et lui réclamant même une photo.


Un soir, il reçut sur sa boîte personnelle, à son véritable nom, ce mail sans signature identifiable : « Je viens d’apprendre ta disparition, tu ne liras donc jamais ce message, pourtant je dois te l’envoyer, pour le soulagement de ma conscience. Je n’ai jamais aimé que toi, mais il est trop tard pour le dire. Comme tout cela est absurde… À quoi bon me décider à tout t’avouer maintenant, puisque tu n’es plus des nôtres ? Qu’aurait été notre vie si, ce jour-là, j’avais dit oui ? Repose en paix. J’ai tellement mal… »


Il éclata en en sanglots.


Personne ne connaissait plus personne, et il était le seul à le savoir.





 



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