Le monde virtuel peut bien être une chance ou un malheur ; il n’en est pas moins une fatalité. Dans le meilleur des cas, il nous reliera les uns aux autres, malgré les distances ; dans le pire, il nous piègera pour toujours dans son filet («Net»).

La technologie n’est rien d’autre que ce que les hommes en font. Qui connaît l’humanité se méfie donc de ses artefacts...

Méditer, réfléchir, penser : tel est bien le chemin de la réappropriation de soi, de la maîtrise de la technique - et du retour au réel...

La critique de l’Etat ne date pas d’hier. Elle a plutôt commencé… dès l’instauration de l’Etat ! En Chine, par exemple, on recense déjà des révoltes anarchistes à l’époque de la première consolidation du pouvoir central, au IIIe siècle avant J.C., avec la constitution de groupes révolutionnaires taoïstes et surtout l’essor des disciples du Laboureur Céleste.


Mais c’est toutefois au cours de l’époque moderne que la remise en cause intellectuelle et matérielle de l’Etat va connaître sa plus grande vitalité. Et pour cause : la modernité donne en quelque sorte à la machine étatique, pour la première fois de son histoire, les moyens de ses ambitions. Le développement de la technique et des communications permet en effet désormais aux gouvernants d’imposer des lois uniformes à l’ensemble du territoire, non pas seulement en théorie, comme autrefois, mais en pratique. La tentation est grande, dès lors, d’utiliser ces possibilités nouvelles pour asseoir un pouvoir hégémonique personnel, comme au temps du renforcement de la monarchie absolue, sous Louis XIV, ou pour faire valoir un vaste programme de réforme sociale à l’ensemble de la nation, voire au-delà, comme au temps de la Révolution de 1789. Le XIXe siècle à son tour sera hanté par l’Etat, avec l’immense chantier de consolidation du système juridico-administratif initié par Napoléon, puis, aux abords du XXe siècle, les rivalités nationales consécutives aux tensions entre puissances impérialistes et coloniales. Aujourd’hui, en revanche, l’opinion s’accorde souvent sur le fait que l’Etat serait menacé par les flux financiers insaisissables du système libéral, et que le vrai pouvoir ne serait plus entre les mains des chefs de gouvernement, mais entre celles des responsables de multinationale.


La critique de l’Etat transcende les clivages politiques : elle se retrouve à gauche aussi bien qu’à droite, avec, de part et d’autre du spectre politique, des argumentaires souvent différents, et parfois inconciliables. Mais, par-delà les bords, aussi, on retrouve des similitudes partielles. Les libertaires se placent ainsi d’un côté de la barrière idéologique, tandis que les libertariens se placent de l’autre ; et, sans vouloir nier le fossé effectivement abyssal qui les sépare en un certain sens, force est au moins de constater qu’ils se retrouvent néanmoins autour de bien des idées, tandis qu’anarchistes et communistes, censés appartenir au même camp, se sont entretués à coups de fusils, notamment pendant la guerre d’Espagne…


A cet égard, on notera d’ailleurs que c’est à l’intérieur de la mouvance socialiste que s’est livré, autour de la question de l’Etat, l’un des plus grands débats politiques de l’ère moderne. Benoît Vandevelde s’en fait le témoin, en nous présentant les grandes lignes de la pensée de Pierre-Joseph Proudhon, père de l’anarchisme, qui fut pourtant aussi sur bien des points un conservateur intransigeant, et qui voyait dans l’Etat la ruine de la morale. Car c’est au nom de la morale, paradoxalement, que Proudhon défendait sa doctrine, en affirmant qu’il fallait donner une place aussi limitée que possible à l’Etat et à ses lois répressives, dans la société, pour permettre plutôt aux hommes, dans leurs communautés locales, de s’organiser librement et de se construire moralement à travers l’exercice de leur responsabilité individuelle.


Georges Sorel, qu’on associe en général à l’anarcho-syndicalisme, fut lui aussi un admirateur de Proudhon ; il consacra à son maître un texte passionnant et très éclairant que nous reproduisons ici, et qui vient utilement compléter le commentaire proposé par Benoît Vandevelde. Sorel insiste sur le rôle que Proudhon accordait à la petite propriété comme rempart contre les empiètements de l’Etat, et comme garante de la liberté humaine.


Cette défense de la propriété, évidemment, irritait profondément Karl Marx, qui y voyait un signe du caractère indéfectiblement « petit-bourgeois » de la pensée proudhonienne. Marx et Proudhon, après s’être très brièvement connus, ont très vite nourri l’un pour l’autre une haine profonde, qui marquera au fer rouge la destinée de la Première Internationale, tiraillée entre les partisans de Marx et d’Engels et ceux de Bakounine, qui revendiquera l’héritage de l’anarchiste français. La question de l’Etat sera au cœur de leurs oppositions, dans la mesure où le marxisme verra dans l’établissement temporaire d’une dictature du prolétariat la condition nécessaire d’une révolution durable, tandis que les antiautoritaires maintiendront envers et contre tout l’exigence d’assurer la liberté des peuples et des personnes. Nous proposons à nos lecteurs de découvrir une longue lettre dans laquelle Marx résume ses griefs à l’encontre de Proudhon, et justifie son aversion pour la pensée d’un homme qu’il percevait comme le complice naïf et inconscient du Capital…


Dans la première moitié du XXe siècle, le marxisme finira par occuper une place largement dominante au sein de la nébuleuse socialiste, et, faute de contradicteurs, la question de l’Etat n’y sera donc plus autant qu’autrefois un enjeu de débats. En revanche, cette question deviendra prépondérante dans les milieux politiques et philosophiques anti-marxistes, comme en attestera la réflexion menée par les auteurs personnalistes des années 1920 et 1930 sur ce sujet, aussi bien à gauche, avec Emmanuel Mounier, qu’à droite, avec Thierry Maulnier, ou qu’au centre, avec Denis de Rougemont, Alexandre Marc ou Daniel-Rops. C’est d’ailleurs un texte de ce dernier que nous avons choisi de mettre en lumière, pour illustrer l’idée, chère à nombre d’auteurs de l’époque, que l’Etat serait l’ennemi mortel de l’homme, qu’il contribuerait à l’extinction de toute spiritualité en broyant le cœur et la sensibilité dans les rouages de son administration machinique…


Le succès du New Deal américain, comme remède à la crise économique, dans l’avant-guerre, revalorisera pourtant en partie l’image de l’Etat dans l’opinion occidentale. L’intervention du pouvoir central sera désormais jugée indispensable pour réguler le cours de l’économie, et, dans le sillage de Keynes en économie, c’est John Rawls qui, quelques décennies plus tard, entreprendra de promouvoir philosophiquement l’Etat comme redistributeur de richesses, compatible avec le libéralisme, mais garant du respect de l’équité et du principe de justice. Cette doctrine profonde et complexe, présentée par Jean-Paul Maréchal, a donné des assises extrêmement solides à ce qu’on appelle en France la mouvance sociale-démocrate, dans laquelle se sont éteintes la majeure partie des composantes socialistes réformistes de la vie politique de l’Hexagone.


Un nouveau débat s’est dès lors engagé, venu succéder en quelque sorte à celui qui avait dominé le XIXe siècle, à travers Proudhon et Marx : au relatif dirigisme étatique prôné par Rawls, répondra ainsi le « laissez-faire » radical de Robert Nozick, véritable pape de l’ultra-libéralisme (si bien qu’on le définit souvent, non sans raison, comme un « anarchiste libéral »). Cet auteur a souvent très mauvaise presse en France, où la philosophie libertarienne est beaucoup moins appréciée qu’aux Etats-Unis. Nozick, qu’on adhère ou non à ses idées, n’en est pas moins un penseur d’une richesse et d’une efficacité redoutables – sans aucun doute un des philosophes les plus géniaux de la période récente. Soyons donc reconnaissants à Hervé de Quengo de nous faire mieux découvrir l’argumentaire anti-étatique de Nozick, et de nous introduire ainsi à un continent de la pensée trop souvent négligé chez nous.


Enfin, Thibault Isabel pose pour conclure le problème qui nous occupe dans ce numéro sous un angle original, en montrant – à travers une étude du cinéma hollywoodien contemporain – que les Etats-Unis nourrissent souvent un rapport ambivalent à l’Etat, adhérant volontiers, au cours de certaines périodes, à une vision idéalisée et magnifiée de leurs autorités, mais aussi parfois les rejetant avec une violence toute paranoïaque, et adhérant aux plus rocambolesques théories du complot. Thibault Isabel complète cette étude par une analyse plus spécifiquement consacrée à Fight club, film culte de toute une génération qui s’est reconnue dans cette peinture subtile et nuancée d’une jeunesse révoltée contre une société sans âme, et avide d’en finir avec les règles d’un Etat qui ne lui apparaît plus dans bien des cas que comme le faire-valoir inutile et désuet d’un monde de pure consommation.


Le prochain numéro de Retour au réel sera consacré à un thème entièrement différent : « Philosophie ancienne, religion et ésotérisme ». D’ici là, bonne lecture à tous !

 


Les auteurs de ce numéro :


Benoît Vandevelde. Docteur en philosophie, spécialiste de la pensée socialiste du XIXe siècle.  Auteur en 2006 d’une thèse consacrée à l’anarchisme français.


Georges Sorel. Né en 1847, mort en 1922. Il fut un des grands animateurs de l’anarchisme, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Proche dans son inspiration d’un Charles Péguy, il avait une vision hautement mystique et morale de la révolution, qui lui faisait haïr les réformistes « à la Jaurès », prêts disait-il à vendre la pureté des idéaux socialistes au nom d’une politique de conciliation avec la démocratie parlementaire et bourgeoise. Longtemps partisan des syndicats, Sorel sera pourtant immensément déçu par l’évolution de la lutte sociale. Il connaîtra de ce fait une période d’errance, qui l’amènera à louvoyer tour à tour du côté des royalistes, des nationalistes et des bolchéviques, avant de revenir finalement, non sans un certain scepticisme, à ses premières amours politiques. Le texte que nous publions est tiré de Introduction à l'économie moderne, 2e édition, Paris, Librairie des sciences politiques et sociales, Marcel Rivière, 1922.


Karl Marx. Né en 1818, mort en 1883. Célèbre auteur du Capital (1867) et grand inspirateur du communisme.


Daniel-Rops. Pseudonyme de Henri Peutiot. Né en 1901, mort en 1965. Agrégé d’histoire et écrivain, membre de l’Académie française à partir de 1955, on lui doit des romans tels que L’Âme obscure (1929), Mort, où est ta victoire ? (1934), L’Épée de feu (1939), ainsi que des essais : Notre inquiétude (1927), Le Monde sans âme (1930), Rimbaud, le drame spirituel (1935), etc. Catholique, il écrivit aussi des livres de vulgarisation des Ecritures et une Histoire de l’Eglise du Christ en neuf volumes. De 1948 à sa mort, Daniel-Rops fut directeur de la revue Ecclesia. Mais il collabora également avant-guerre avec Alexandre Marc, Robert Aron et Arnaud Dandieu, et participa à leurs côtés à l’aventure de L’Ordre nouveau, revue non-conformiste qui servit souvent de courroie de transmission entre les personnalistes d’Esprit, groupés autour d’Emmanuel Mounier, et ceux de la Jeune droite, menés par Thierry Maulnier et Jean de Fabrègues. Le texte que nous publions ici est tiré du premier numéro de cette même revue, daté de mai 1933.


Jean-Paul Maréchal. Maître de conférence en sciences économiques à l’université de Rennes 2. A notamment publié Humaniser l’économie (Paris, Desclée de Brouwer, 2008), et Le développement durable, Rennes, PU de Rennes, 2005. Le texte que nous reproduisons est tiré de L’économie politique, 17, 2003.


Robert Nozick. Né en 1938, mort en 2002. Universitaire et philosophe libertarien américain proche du courant minarchiste. Enseignant à Harvard, il devient célèbre en écrivant Anarchie, Etat et Utopie, où il prend notamment la défense d'un Etat ultra-minimal. Son statut d'universitaire lui a valu alors d'être considéré comme le principal théoricien du mouvement libertarien. Il est habituellement présenté comme l'opposant principal à John Rawls, son collègue à Harvard. Son ouvrage majeur, Anarchie, Etat et Utopie, publié en 1974 est considéré comme la réponse libertarienne à la Théorie de la justice de Rawls publiée 3 ans auparavant.


Thibault Isabel. Docteur en esthétique. A publié Le champ du possible (La Méduse, 2005), La fin de siècle du cinéma américain (La Méduse, 2006) et Le paradoxe de la civilisation (La Méduse, 2010).



La jeunesse d’Europe en aurait-elle assez de ses gouvernants ?

(A moins que l’Europe n’en ait assez de sa jeunesse...)

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