Anaximandre est un philosophe grec du VIe siècle avant Jésus Christ, dont nous ne possédons plus que quelques fragments et aphorismes, et qui aurait écrit son ouvrage majeur, De la nature, à l’âge de 64 ans. Il appartient à cette génération d’auteurs -qualifiés de « présocratiques » - qui ont donné naissance à la pensée occidentale...

Anaximandre incarne une époque où la philosophie s’articulait encore autour de principes naturalistes et vitalistes.

Les choses peuvent faire sens ou non à nos yeux. Mais qu’est-ce que ce « sens » dont nous parlons ?


Le mot latin « sensus » est à l’origine de notre mot français, qui s’entend en trois acceptions différentes. Au pluriel, il peut désigner nos facultés de perception ; ce sont nos cinq sens : la vue, l’ouïe, le goût, le toucher et l’odorat. Il peut désigner aussi les côtés d’un objet ou d’un lieu, les directions : on dira par exemple qu’un outil est placé dans le bon ou le mauvais sens, que le sens d’un panneau est erroné, etc. Enfin, au singulier, le terme désigne dans un usage un peu vieilli notre capacité intuitive de compréhension, notre aptitude à prendre de justes décisions : un homme d’esprit fait preuve de bon sens, tandis qu’ivre ou hagard, il perd tout son sens, c’est-à-dire son jugement.


La crise du sens, bien entendu, renvoie plutôt à cette dernière acception ; mais elle n’est pas sans lien métaphorique avec les deux premières. Un tel sentiment de crise, en effet, ne peut survenir que si nos perceptions sont comme brouillées : nous avons le sentiment d’être perdus dans la brume, de ne plus parvenir à scruter l’horizon. Plus encore, cette obscurité nous empêche de nous orienter : le sens nous fait défaut parce que nous ignorons désormais dans quelle direction nous devons aller. Nous ne manquons pas tant d’un but que des moyens de l’atteindre ; la vie nous apparaît semblable à un labyrinthe, mais, à l’inverse de Thésée, nous n’avons nul fil d’Ariane pour nous aider à en trouver la sortie.


Autrement dit, une crise du sens ne survient pas en général à cause d’une défaillance interne du jugement ; si nous ne pouvons plus juger, c’est qu’autour de nous notre environnement a perdu de sa structure et de sa consistance. Il n’y a plus ni droite, ni gauche ; ni dessus, ni dessous ; ni devant, ni derrière. Nos sens nous trahissent ; les boussoles tournent en tous sens ; il nous manque des points cardinaux, fixes et pérennes, pour définir à nouveau une voie sensée.

Pourquoi le sens serait-il en crise, donc ? Parce que notre univers s’est délesté de ses marques et de ses repères ; plus rien n’est assuré ; tout change à chaque instant. La communauté des hommes, quant à elle, ne prend plus guère la peine de baliser autant qu’elle le peut le chaos des phénomènes, d’établir conventionnellement un nord et un sud, un ouest et un est. Chaque monade est libre d’aller où elle veut ; elle se fiche par conséquent des conventions.

Mais, dans cet entrechoquement de particules élémentaires, la liberté ne peut être qu’errance. Il n’y a de chemin qu’au cœur d’un monde : grands chemins pour les diligences, les voyageurs et les gentilhommes, parfois, ou chemins de traverse pour les révolutionnaires, les rebelles et les brigands. Qu’on parcoure les sentiers battus ou les sombres pistes forestières, on se positionne par rapport à une norme commune et des directions partagées. On ne s’accorde peut-être pas sur le contenu de la route à suivre, mais au moins sur la carte à partir de laquelle chacun conçoit son propre itinéraire.


Il n’y a pas de crise du sens individuelle ; une crise du sens est toujours par définition collective. Elle tient précisément à l’essor généralisé des individus, et à la désintégration, pour les personnes, de leur enracinement collectif.


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