L’Etat contre l’homme



Daniel-Rops




  Dénoncer l’oppression que l’Etat moderne fait peser sur l’homme est devenu une manière de truisme, un thème pour réunions publiques. On s’en réjoui­rait si, par une erreur de raisonnement dont maints autres domaines de la pensée contemporaine offrent l’exemple, ceux-là mêmes qui prétendent se rebeller contre cette tyrannie n’avaient, à leur insu, contribué à l’établir.












    L’oppression de l’Etat prend des formes multiples.


   La plus désagréable, mais non la plus malfaisante, est l’oppression financière. Compte tenu des impôts directs et indirects, et de leurs incidences diverses, un Français d’aujourd’hui travaille au minimum un jour sur quatre pour l’Etat : le paysan de 1789, taillable et corvéable, n’était pas dans une plus mauvaise situa­tion. Mais l’impôt n’est pas le seul moyen que l’Etat ait trouvé de faire peser son autorité sur le système financier : il en est d’autres, plus subtils. L’interven­tion des pouvoirs publics dans les affaires, en période de crise, conduit à un esclavage infiniment plus dan­gereux. Le cocasse est que ce sont précisément les défenseurs du régime capitaliste, par définition même partisans théoriques du libéralisme et de l’élimination des moins forts, qui, nous l’avons trop vu, appellent à leur secours, dans les difficultés, leur ennemi-né : l’Etat. L'affaire de la B.N.C., et celle de la Trans­atlantique ont plus fait pour introduire en France le socialisme d’Etat que vingt discours de M. Léon Blum.


   L’oppression financière s’étaie, implicite ou expli­cite, d’une autre forme d’oppression qu’on pourrait appeler policière, et dont le signe est cette « décadence de la liberté » que dénonçait, il y a peu, M. Daniel Halévy. Oppression policière dont les honnêtes ser­gents de ville sont les manifestations les plus apparen­tes, sinon les plus efficientes, et qui s’exprime bien davantage par le truchement des grands trusts d’infor­mation et de la presse « inspirée ».


   On néglige d’ordinaire de parler – car, ici encore, le bât blesse – de l’oppression militaire qui a nom cons­cription. En cette théorie dont l’Eglise catholique a toujours dénoncé, on le sait, la malfaisance, l’atteinte portée à la personne humaine (1), nous saisissons le point de liaison entre le système militaire actuel et la tendance à une soumission croissante de l’homme à l’Etat : tel plan socialiste ne prévoit-il pas une réqui­sition générale, en temps de guerre, des forces de la nation, femmes et enfants compris, pensée comprise ?


   Il faudrait encore montrer où nous conduit l’oppres­sion pédagogique, et comment un système de sélection, où tout n’est pas mauvais, loin de là, aboutira forcé­ment, dans les perspectives actuelles, à un enseigne­ment pour l’Etat, au lieu d’être un enseignement pour la personne. Et d’autre part, comment la méthode même de l’enseignement, ce conformisme sous-jacent auquel travaille à son insu un corps d’éducateurs cons­ciencieux mais sans audace, aboutit à détruire en l’enfant ce conflit intérieur, cette spontanéité créatrice, qui devrait servir de base à toute formation pédagogique alors qu’on les remplace par un dictionnaire de formules et des manuels de connaissances abstraites.


   La plupart même de ceux qui dénoncent ces diver­ses formes de tyrannie, se plaçant trop souvent sur des terrains de pure politique, ne semblent pas soupçon­ner que des valeurs sont en jeu dont l’importance dépasse infiniment le légitime souci du bonheur humain. Un système qui aboutit à subordonner l’homme à l’Etat, qui ne connaît d’activité que pour et dans le cadre de l’Etat, ne peut que conduire à la pire des déchéances, à la trahison des valeurs essentielle­ment créatrices.


   Aucun peuple, en aucun moment de l’histoire, n’a jamais légué à l’humanité de valeur éternelle si toute son activité était absorbée par l’Etat. Sparte est l’exem­ple type de cette absorption par l’Etat de toutes les forces vives. Et Rome elle-même, si elle nous lègue en matière d’organisation, en méthodologie si l’on veut, des exemples valables, n’atteint jamais, autrement que par reflet, à ces conceptions de l’homme, de valeur universaliste, que la minuscule république athénienne nous enseigne.


   N’y a-t-il pas une sorte de paradoxe que les vérita­bles expressions de l’homme nous viennent non pas des grands empires, centralisés et forts, mais d’Etats minuscules, parfois même de fantômes d’Etat comme la Judée ? Les villes italiennes du Trecento et du Quatrocento en offrent aussi de hauts exemples, et l’Al­lemagne d’avant Bismarck, où pense un Gœthe.


   En France même, la conception de l’homme s’éla­bore en une époque où l’Etat fort, mais non absorbant, ne cherchait ni à s’ingérer dans toutes les formes de l’activité humaine, ni à les tourner à son seul bénéfice. Cette conception ira se dégradant à mesure qu’à une conception harmonieuse de l’activité du pays se substi­tuera une conception centralisatrice, à une notion d’é­quilibre une volonté de stabilité et de statu quo.


   Le terme même de citoyen, tel que la Déclaration des droits l’utilise, est le symbole de cette tendance à l’oppression statolâtrique. La conception en repose sur une abstraction : elle admet la possibilité de séparer la volonté politique, la volition politique, de la réalité charnelle des besoins, des intérêts, des pas­sions. Elle fait plus que l’admettre : elle réclame cette séparation, non sans hypocrisie, d’ailleurs. Qu’on puisse concevoir un système entièrement différent, la preuve pourrait en être demandée à l’exemple athénien, où Clisthène faisait reposer sa réforme sur la reconnais­sance officielle des réalités charnelles des hommes puis­qu’il divisait les citoyens d’après leur mode de vie et leurs besoins, sachant bien que l’homme de la ville ne pense pas comme le marin de la paralie ou le bûche­ron et le pâtre de la mesogee.


   Abstrait, anonyme et de plus en plus abstrait, à mesure que l’Etat s’introduit dans un système écono­mique qui a pour aboutissement l’abstraction et l'ano­nymat généralisés – le Demos moderne n'est plus que la caricature monstrueuse de l’Ecclesia. L’égalité des fidèles ne tend pas à l’uniformisation : elle respecte dans la fraternité de la communion les différences essentielles. Le chrétien sait que le Christ est venu pour sauver non l’homme abstrait, l’homme indéter­miné, mais, individuellement, chacun des hommes, dans sa réalité charnelle, douloureuse, misérable.


   Tout, aujourd’hui, dans l’Etat, tend à cette unifor­misation dans l’abstrait. Une centralisation qui a paru longtemps une nécessité, et dont on commence seule­ment à soupçonner la maladie, qui est le gigantisme, aboutit à nier les différences fondamentales, celles que les traditions, les influences régionales, les résurgences ethniques, enracinent au cœur de l’homme : le Breton et le Provençal, mêlés dans l’anonymat faubourien, se fondent peu à peu dans le creuset d’où sort le plus vil métal. On peut concevoir un système qui respecterait davantage l’enseignement de ce que Barrès appelait, d’une formule moins étroite qu’on ne pense, « La terre et les Morts ».


    I1 s'agit aujourd’hui de renverser la marche, de ne pas permettre que ce formidable rouleau écrase tout, uniformise tout. Plus encore que la hiérarchie des hom­mes, dont la conception démocratique d'identité est la négation absolue ; plus encore même que la qualité, trahie par un régime exclusivement quantitatif, il s'agit de préserver la complexité de l’homme, ce qui l’assure différent de tous les autres, unique, – irremplaçable.


Daniel-Rops


Notes :


1. Mais l’objection de conscience, il va de soi, n’est pas un moyen de remédier à cette universelle atteinte.



LEtat_contre_lhomme.pdf L'Etat contre l'homme.doc