Excalibur :

Enjeux psychologiques d’un film néo-païen.



Thibault Isabel





John Boorman aborde dans Excalibur (1981) le problème cher à son cœur de la civilisation. Comment être civilisé ? Qu’implique pour un homme le fait d’appartenir à une culture ? Le cinéaste s’interroge ce faisant sur le degré d’élaboration psychique des personnes et des peuples : être civilisé semble en effet consister pour lui à devenir adulte. L’enfant est un barbare. Son univers est peuplé de fantasmes qui l’empêchent d’être véritablement en contact avec le monde.


                                                  


La production est assez fidèle à Le Morte d’Arthur, de Sir Thomas Malory, qui donne de la geste arthurienne une vision beaucoup plus épique et merveilleuse que Chrétien de Troyes et la tradition littéraire française. On passe en revue les grands événements de la vie du Roi des rois, qui unifia des terres innombrables sous sa bannière avant de mourir au cours d’une illustre bataille qui vit la fin des che­valiers de la table ronde et l’entrée dans une nouvelle ère, vouée à l’oubli de l’idéal chevaleresque. On retrouve dans le film les thèmes de l’héroïsme, de la morale et de l’ambivalence du monde ; mais c’est aussi de manière très évocatrice à la réappropriation mature d’une virilité perdue que nous sommes invités par le ciné­aste.


Uther ou le mauvais chevalier


Uther, futur père d’Arthur, est un puissant roi qui, depuis fort longtemps, mène une guerre pour pacifier les régions qui entourent son fief. Bien que chrétien, il est conseillé par Merlin, druide sage et savant capable d’appeler à lui les forces de la nature, vénérées par les païens.


Les premières paroles d’Uther attestent de sa puérilité. Il vient de remporter une bataille et, tout à son exaltation, ordonne qu’on lui confie enfin la garde d’Excalibur :


Uther « Je suis le plus fort, je suis l’Elu. L’épée, Merlin, tu m’as promis l’épée. »

Merlin (sur le ton de la réprimande) « Tu vas l’avoir, comme je te l’ai promis. Mais pour guérir, non pour guerroyer. Demain sera jour de trêve, retrouvons-nous à la rivière. »

Uther (impatient) « Ce ne sont que des mots, Merlin. Laisse les mots aux amants. Il me faut une épée pour être roi. »


Uther manque de grandeur d’âme. Il ne fait pas la guerre pour unifier les peuples mais pour le plaisir de se battre. Et il ne veut pas Excalibur pour accomplir sa noble tâche, mais par désir de toute-puissance.


Les autres seigneurs sont à son image. Pour les convaincre de devenir les vassaux d’Uther, Merlin les appâte avec un discours infantile, qu’il prononce cyniquement, dans l’intention claire de les mani­puler : il y vante les pouvoirs miraculeux d’Excalibur, qui vient d’être remise au roi. Uther est ainsi présenté comme un chevalier infaillible : érigé en objet-soi idéalisé grâce à son épée/phallus, le sot déchaîne la passion des guerriers, qui rêvent symboliquement de fusionner avec lui.


Le roi, entre autres défauts, est possessif : il ne se soucie pas de ce qu’il est (dans l’ordre de la joie), mais de ce qu’il possède (dans l’ordre du plaisir). Il refuse de céder des terres au duc de Cor­nouailles pour obtenir son allégeance. Il veut simplement des vas­saux par orgueil et n’est pas prêt à consentir le moindre sacrifice pour cela.


Son attachement aux biens matériels ne s’arrête évidem­ment pas là : un peu plus tard, il tombe « amoureux » d’Igrayne, l’épouse du duc. La jeune femme danse au cours d’un banquet, et son mari proclame avec vanité : « Tu es peut-être le roi, Uther, mais ta reine, quelle qu’elle soit, ne pourra jamais égaler sa beauté. » Cela suffit pour piquer au vif le seigneur. « Il me la faut ! », lance-t-il pour lui-même. L’accélération du rythme de la musique, l’assistance qui tape du poing sur la table, de plus en plus fort, pour accom­pagner les musiciens, de même que le regard fou du personnage, suggèrent alors qu’il est pris de frénésie et que, comme un enfant, il n’aura désormais de répit tant que l’objet de sa convoitise ne lui appartiendra pas. Tous ses caprices doivent être satisfaits. Et le premier de ces caprices est précisément de s’ap­proprier la femme d’un autre (de dérober la mère symbolique).


Aussi Uther déclare-t-il bientôt la guerre au duc de Cornou­ailles, afin d’enlever Igrayne. Lorsque Merlin revient le trouver, le roi s’adresse à lui avec autorité :


Uther « Où étais-tu ? »

Merlin « Je vais mon chemin depuis le commencement des temps. Parfois je donne, parfois je prends. A moi de décider à qui et quand. »

Uther « Merlin, tu dois m’aider ! »

Merlin (moqueur) « Vraiment ? »

Uther « Je suis ton roi ! »

Merlin « Ainsi, tu as de nouveau besoin de moi maintenant que ma trêve a échoué. Des années de labeur en un instant détruites. Et tout ça pour le plaisir… »

Uther (cherchant à se justifier) « Pour Igrayne !… Une nuit avec elle… Mais tu ne peux pas comprendre, tu n’es pas un homme. Use de ta magie. Obéis ! »


Pour Uther, le duc de Cornouailles est un père maléfique qu’on peut éliminer sans remords. Inversement, le roi voit Merlin comme un père idéalisé, dont la seule fonction serait de lui transmettre sa toute-puissance en lui confiant Excalibur et en usant de sa magie (considérée d’un point de vue purement instrumental, en non comme une pratique spirituelle impliquant un rapport étroit à la nature). Or, Merlin entend faire valoir son autorité auprès du jeune homme impétueux. Il est infiniment plus âgé que son protégé et a bien plus d’expérience et de sagesse que lui. Le chevalier devrait l’écouter et être un bon fils respectueux pour acquérir lui aussi davantage de maturité et, un jour, être un bon père à son tour.


Mais il n’en est rien. Uther met finalement son plan à exécution ; il mène la guerre jusqu’à son terme, remporte la victoire (par la ruse) et fait sauvagement l’amour à Igrayne, au mépris de la Loi pater­nelle ; en même temps qu’il consomme cette union, on nous mon­tre en montage parallèle le duc de Cornouailles périssant au com­bat. Aimer la mère revient à tuer le père. Ayant renoncé à se com­porter en adulte, Uther vivra définitivement dans le monde régressif du plaisir, étranger à l’ordre symbolique de la joie, au sens, à l’impor­tance de sa mission. Une fois marié à celle qu’il désirait, il dira vou­loir rester à jamais auprès d’elle et renoncer aux batailles. Mais Mer­lin reviendra pour lui rappeler que faire la guerre, pour l’Elu, est un devoir. Sa destinée est de pacifier les terres environnantes. En se targuant d’être le Pendragon (le « Roi des rois »), Uther ne voyait qu’une gratification ; mais être requis pour une noble quête est un sacerdoce, comparable à celui d’un prêtre. Un individu « élu » par les dieux devrait normalement être prêt à sacrifier sa vie personnelle, si besoin était, afin de remplir sa mission.


Le druide, conscient de la faiblesse du roi, s’emparera de son en­fant, Arthur, et le confiera à un brave seigneur qui en assurera l’édu­cation. Uther, lui, mourra tué par les sbires du duc de Cornouailles, pressés de se venger (et c’est au cours de l’affrontement que l’épée du pouvoir sera plan­tée dans un rocher) : lorsque l’ordre symbolique a été forclos, il risque fort de venir réclamer réparation. On ne peut vivre parmi des fantasmes sans avoir à souffrir ensuite de graves ré­per­cussions. Le père ne peut être impudemment éliminé (1).


Arthur et l’idéal chevaleresque


De même que la première apparition d’Uther était révélatrice de son tempérament emporté, la première apparition d’Arthur témoi­gne de son dévouement. Son père adoptif l’emmène participer à un tournoi en tant qu’écuyer de Key, l’aîné de la famille. Le héros ne se révolte pas du tout contre la loi qui veut que les honneurs soient réservés au premier-né de sa lignée (en l’occurrence, de sa lignée d’adoption) ; sa tâche est de veiller sur son demi-frère, et il s’en ac­quitte sans arrière-pensée. Ce trait de caractère lui restera quand il sera devenu roi. Il est né pour se conformer à la fonction de sou­verain ; il s’y conformera, considérant que ses obligations sont la contrepartie naturelle des privilèges qui lui sont accordés (c’est le sens primitif de l’expression « noblesse oblige »).


Le père adoptif d’Arthur, par les valeurs qu’il adopte, est bien plus honorable que ne l’était Uther. « Surtout, mes fils, dit-il posément, souvenez-vous de mes paroles. Méfiez-vous de ces chevaliers bri­gands qui font la guerre. Montrez-vous braves, loyaux, miséricor­dieux, comme de vrais chevaliers. »


Les guerriers mécréants sont nombreux, en effet. Les vainqueurs des épreuves du tournoi où se rendent le héros et sa famille remportent le droit d’essayer de retirer Excalibur de son rocher : celui qui y parviendra deviendra le nou­veau Pendragon. Mais on nous montre que certains sont prêts à voler ou tricher pour gagner ce qu’ils estiment à tort être un trophée. Arthur se saisit lui de la puissante épée par hasard, naïvement ; il cherchait une arme pour son frère et a aperçu la superbe lame briller entre deux arbres… Le père, en arrivant, voit ses fils tenant le fabuleux trésor entre leurs mains et demande à Key si c’est bien lui qui s’en est saisi ; un instant, ce dernier répond que oui (sans qu’Arthur ne proteste : il lui aurait sans doute paru légi­time que le trône revienne à son aîné) ; puis, aussitôt, le jeune hom­me se re­prend et avoue son mensonge. Interloqué, le père demande à Arthur de replanter l’arme et de s’en saisir une se­conde fois, pour s’assurer que ce prodige n’est pas le fruit d’une incroyable erreur. Un chevalier fait alors brutalement irruption, bous­cule l’assistance qui vient de se constituer et se place réso­lument devant le rocher, cherchant à arracher l’épée à la pierre (et espérant qu’elle soit dé­sormais plus facile à extraire). Sa forfanterie n’est pas récom­pensée : Excalibur demeure immobile. Seul Arthur parviendra de nouveau à la brandir. A en juger selon l’attitude intéressée et mal­honnête des autres chevaliers, il mérite largement la charge de roi : bien que simple écuyer, son cœur est plus généreux que celui de n’importe quel sei­gneur.


Son premier réflexe, une fois couronné, est de demander con­seil à Merlin. Il craint par dessus tout de se comporter aussi mal que son père biologique : « Merlin, m’aideras-tu à être sage, à ne pas être impétueux ? » Arthur sait qu’il est encore jeune : il respecte par conséquent l’autorité paternelle (il écoute maintenant les avertis­sements du druide comme il écoutait autrefois ceux de son père adoptif). Le garçon se gardera également de mépriser à l’excès Uther, grâce à la chaleur humaine du magicien, qui reconnaîtra mal­gré tout des qualités à l’ancien roi et nuancera le jugement initiale­ment trop critique de son fils :


Arthur (sceptique) « Tu aimais [mon père] ? »

Merlin (bienveillant) « Ma foi, comme on aime un enfant plein de déraison. »


Uther, bien que stupide, était attachant : c’est au demeurant l’image qu’il avait donnée plus tôt au spectateur. On nous préserve ainsi de la diabolisation du père réel.


Après s’être interrogé sur la suite de son action et s’être enquis de l’avis de Merlin, Arthur a à cœur de rassembler les chevaliers des environs sous sa suzeraineté, afin de sortir son temps de la barbarie. L’entreprise n’est pas aisée, car beaucoup refusent de reconnaître comme roi un si jeune garçon. Une guerre commence donc. Là encore, Arthur s’illustre par son courage et son sens de la justice. Au terme d’une bataille, il tient en joug l’un de ses adversaires avec Excalibur. L’homme, obstiné, refuse toujours de devenir « le vassal d’un vulgaire écuyer ». Contre toute attente, le héros lui donne alors raison. Il lui tend son épée et lui deman­de de l’adouber, pour que, de chevalier à chevalier, Arthur puisse lui accorder son pardon. Il ajoute qu’il a grand besoin d’un digne guerrier comme lui, et lui rend par conséquent hommage, sans ressentiment, malgré la rivalité qui les oppose. Son vis-à-vis reste un long moment sans bouger, ahuri par tant de bravoure, et se range finalement à la cause du Pendragon. En donnant l’exemple d’un cœur pur et généreux, Arthur a rendu meilleurs tous ceux qui ont assisté à la scène (spectateurs extra-diégétiques com­pris). Il s’est imposé à eux comme un père sym­bo­lique.


Les failles des grands hommes


Au fil des années, le héros devient un roi incontesté et rassemble les plus grands chevaliers du monde autour d’une table ronde qui scelle leur amitié et leur loyauté réciproque. Ces nobles combattants révèlent souvent les mêmes vertus qu’Arthur. Mais vassaux et suzerain, tous autant qu’ils sont, connaîtront à un mo­ment ou un autre de leur vie le goût amer de la défaite et de la fai­blesse.


Arthur, sans conteste, est un meilleur souverain que son père, mais, comme lui, il se laisse trop facilement abuser par l’amour. Peu après son accession au trône, le héros observe avec émer­veil­lement une ravissante jeune femme en train de danser (la scène fait penser à celle où Uther avait été séduit par Igrayne). Il demande à Merlin, assis à ses côtés, ce qu’il voit dans l’avenir.


Merlin « Je vois Guenièvre [c’est la danseuse] et un proche ami qui te trahira. »

Arthur (en pleine extase) « Guenièvre… »

Merlin (contrarié qu’Arthur n’ait pas prêté attention à l’intégralité de sa remarque, mais seulement à la partie qui l’intéressait) « Et voilà, il n’écoute rien. L’amour rend aussi sourd qu’aveugle. »


Même s’il est moins vaniteux qu’Uther (qui n’aimait Igrayne que par caprice), Arthur éprouve des difficultés à être toujours raison­nable : la passion est forte, chez lui. Pour impressionner sa dulcinée, il la soulève à bout de bras, espérant faire étalage de sa force. Mais il oublie seulement qu’il vient d’être victime d’une blessure sérieuse à l’abdomen, et sa plaie se rouvre aussitôt : il doit lâcher brutalement la jeune femme et se couvre de ridicule pour avoir présumé de son endurance et s’être cru invincible.


C’est d’ailleurs une nouvelle fois la passion qui le rend injuste lors de sa rencontre avec Lancelot. Le chevalier, victime d’une malé­diction, se trouve condamné à garder un pont jusqu’à ce qu’il soit vaincu en combat singulier. Or, le malheureux seigneur est le meilleur guer­rier du monde, et nul ne semble capable de le vaincre ! Arthur arrive un jour et veut franchir le guet avec son armée. Ses soldats sont défaits les uns après les autres. Finalement, il part se battre lui-même, profondément con­trarié. L’affrontement à la lance tourne court : le roi n’est pas à la hau­teur de son opposant. Lancelot demande s’il veut s’arrêter, mais Arthur, vexé, dégaine Excalibur et continue à jouter au sol. Son adversaire lui fait remarquer l’iniquité de son attitude :


Lancelot (très calme) « Votre fureur vous aveugle, seigneur ! Vous êtes prêt à vous battre contre un chevalier qui n’est pas votre ennemi, et pour un pont que vous auriez pu éviter ! »

Arthur (déchaîné) « Eh bien soit ! A la mort ! »


Malgré le fait qu’il porte une arme enchantée, Arthur est à nou­veau vaincu. Refusant de reconnaître que son adversaire est plus fort que lui, il invoque le nom de son épée pour porter un coup sur­puissant qui touche gravement le chevalier. Mais la lame se brise, comme pour le punir de sa colère. Le roi, dans cette sé­quence, s’est en effet comporté comme un enfant : il devenait fou de rage à l’idée de ne pas l’emporter, car il voulait se croire tout-puissant. Il prendra conscience de son erreur : « Mon orgueil a brisé [Excalibur] ! Ma fureur l’a brisée ! Cet excellent chevalier, qui s’est battu avec grâce et honneur, devait l’emporter sur moi. J’ai utilisé Excalibur pour changer cet arrêt et j’ai perdu pour toujours la vieille épée de mes ancêtres, dont la force devait être mise au service de l’union des hommes, et non de la vanité d’un seul homme. Je ne suis rien. » La Dame du lac apparaîtra alors soudainement et restituera l’épée intacte.


Excalibur symbolise la virilité (elle est « l’épée de mes ancêtres », dit Arthur), mais pas la toute-puissance. Pour Uther, l’arme était un présent qui lui apportait le pouvoir. Arthur, lui, a com­pris en définitive qu’elle n’était qu’une extension de lui-même : s’il ne se montre pas digne, Excalibur ne lui servira à rien. Il doit mériter l’épée : elle est le symbole de ce qu’il est, non un bien qu’il possèderait sim­plement et pour toujours. S’effectue ainsi dans son cœur le passage de la prédominance de l’avoir à celle de l’être, du plaisir à la joie, de l’égoïsme réactif à la générosité active  donc, enfin, de l’infantilisme à la maturité. Le roi se montre désormais plein d’une véritable con­fiance en lui (au sens d’Emerson et de Kohut) : il accepte sereine­ment ses limites, concède que d’autres chevaliers peuvent lui être supérieurs et éprouve une affection spontanée pour ses semblables (alors que l’angoisse exacerbe l’instinct de survie et rend aveu­gle aux aspirations de ceux qu’on côtoie).


Merlin lui-même n’est pas parfait (preuve que les êtres féeriques, pas plus que les hommes, ne sont infaillibles). Tandis qu’il vient de pêcher avec les mains un poisson dans une rivière, le magicien laisse par mégarde la créature lui glisser entre les doigts, s’en trouve déséquilibré et tombe de tout son long dans l’eau. Dépité, il en tire une leçon pour Arthur : « Souviens-toi, il y a toujours plus intelligent que soi ! » Le druide le plus habile de la Terre aura été vaincu par un poisson !…


Il arrive au vieil homme, comme aux autres héros, de commettre parfois des erreurs bien plus lourdes de conséquences. Le mage reprochait à Uther et Arthur d’être obnubilés par l’amour, mais il sera lui aussi aveuglé par les charmes d’une femme, Morgane, et lui enseignera des secrets qu’elle aurait dû ignorer. La sorcière se servira ensuite de ses talents pour emprisonner à jamais Merlin dans un cercueil de cristal et mènera une guerre sans merci contre Arthur, qu’elle déteste. Merlin s’était montré avisé en conseillant avec clairvoyance ses protégés ; mais la sagesse ne garantit pas qu’on soit toujours soi-même à l’abri de l’égarement.


La faille suprême, dans le film, est pourtant le fait de Lancelot et de Guenièvre. Les deux personnages s’aiment éperdument et finis­sent après moult tergiversations par céder à leur passion : c’est l’épouse de son roi, de son « père », que le chevalier d’argent séduit. Les tourtereaux sont l’un comme l’autre des êtres de grande valeur, très moraux ; mais même des cœurs nobles peuvent échouer à res­pecter parfaitement l’ordre symbolique et se perdre en refusant l’interdit paternel, en n’étant pas adultes.


Sous la pression d’une culpabilité mortifère, Lancelot en vient alors à se meurtrir le corps pour expier ses fautes, puis, à force de se morfondre, décide de mener une vie d’ermite, abandonnant ses responsabilités de che­valier. Il sombre dans la folie et refuse d’aider son ami Perceval, en danger de mort. Il commence également à projeter ses torts sur les autres, en accusant sans raison les cheva­liers d’Arthur d’être des misérables (comme pour oublier que c’est lui qui n’a pas été digne de son rang).


La quête du Graal : un parcours intérieur


Arthur ne se remettra pas avant longtemps non plus de l’adultère commis par sa femme. Il tombe brutalement malade et reste des années durant sans la force de bouger. Privé de son action béné­fique, le royaume sombre dans un nouvel âge de chaos. Le roi s’est une fois de plus laissé gagné par l’immaturité (il a aban­donné Excali­bur entre Lancelot et Guenièvre assoupis, signi­fiant par là l’épuise­ment de sa virilité) et, symboliquement, son royaume retourne à un état de barbarie (la population étant privée de celui qui devait lui servir de modèle et avait la responsa­bilité de la conduire vers la civi­lisation).


Pour remédier à cette situation tragique, les chevaliers de la table ronde partent à la recherche du Graal, censé les sauver de leur détresse. Beaucoup meurent pendant leur quête, victimes des fléaux qui meurtrissent le pays : froid, tempêtes, famines, épidémies. Pres­que tous les chevaliers désespèrent de trouver une solution à la crise qu’ils traversent.


En fait, c’est à Perceval que revient l’honneur de trouver la lumière. D’abord, il aperçoit une première fois le château du Graal. Après avoir résisté au piège qui lui avait été tendu par Morgane (elle voulait l’envoûter en lui faisant boire une coupe ensor­celée, profitant du désespoir du chevalier et de son envie de s’aban­donner au plaisir), Perceval est assommé et se retrouve pendu à un arbre. Dans ses rêves, il voit une grande forteresse ; le pont-levis s’ouvre, baigné d’une indicible clarté, et une voix lui deman­de : « Quel est le secret du Graal ? Qui sert-il ? » Mais le chevalier ne trouve pas cette fois la réponse. Il parvient par chance à se détacher de l’arbre et peut con­tinuer sa quête. Plus tard, il tombe en armure dans un fleuve. Fati­gué, épuisé par des années et des années de solitude et de voy­age, il pense un moment à se laisser couler. Mais il se ressaisit : en tentant d’ôter son équipement pour nager jusqu’à la surface, le château du Graal lui apparaît pour la seconde reprise et Perceval comprend enfin le sens de ses efforts :


Perceval « Je ne peux pas perdre espoir, c’est tout ce qu’il me reste. »

La voix « Quel est le secret du Graal ? Qui sert-il ? »

Perceval « Vous, mon seigneur ! »

La voix « Qui suis-je ? »

Perceval « Vous êtes mon seigneur et roi, vous êtes Arthur ! »

La voix « As-tu trouvé le secret que j’ai perdu ? »

Perceval « Oui. Terre et roi sont un ! »


Perceval parvient alors à rejoindre la rive, le Graal entre les mains. Il rentre à Camelot, verse de l’eau dans la coupe et la donne à boire à un Arthur mourant, qui guérit soudain. « Per­ceval, dit-il, je ne savais combien mon âme était vide avant qu’elle ne soit remplie. […] Je vis à travers les autres depuis trop long­temps. »


Le secret oublié par Arthur et que Perceval a retrouvé en même temps que son espoir, au fond du fleuve, signifie que les hommes ont des responsabilités (« Terre et roi sont un ») (2) : leur action engage le monde. Un grand cœur n’a pas le droit de céder au désespoir. Même lorsque les temps qu’on traverse semblent irré­médiablement condamnés, le chevalier doit continuer à se battre. En apprenant que sa femme et son meilleur ami l’avaient trahi, Arthur avait perdu toute son énergie et son envie de vivre. Il a ainsi négligé sa fonction. Perceval l’a sorti de sa torpeur en le rappelant à son devoir. Le roi percevait le cours du monde comme une catastrophe ; victime d’une trahison, trauma­tisé par elle, il avait occulté la face positive des choses ; il s’est au final souvenu que rien n’est abso­lument obscur, que l’en­thou­siasme des êtres de bonne volonté est toujours porteur de joie pour tous ceux qui les entourent.


Merlin avait dit un jour que le labyrinthe le plus périlleux est l’es­prit. En ordonnant à ses chevaliers de partir à la recherche du Graal, Arthur avait dit, lui, de « fouiller le labyrinthe des forêts ». C’était là son erreur. Encore une fois, les chevaliers, en cherchant le Graal dans les bois, privilégiaient l’avoir sur l’être. Pour eux, le Graal était un trésor extérieur, une possession qu’il fallait s’approprier, alors que le salut ne peut venir que de soi.


C’est dans le perfectionnement de notre être que réside la vraie puissance, et non dans une grandeur absolue qui nous serait simple­ment léguée (sans nécessiter d’effort de notre part), ni dans nos possessions ou le soutien apporté par notre environ­nement : l’indivi­du courageux entreprend de se cons­truire, comme personne, et ne croit pas pouvoir emprunter la vertu à qui que ce soit (il peut tout au plus s’inspirer de celle de ses maîtres), ni ne compte exclusivement sur le monde au­tour de lui pour le protéger (attendant un père idéa­lisé  le Graal  pour le préserver contre les assauts d’un père malé­fique  une Terre cau­chemardesque). La maturité est ainsi valo­risée contre tous les fan­tasmes régressifs, dépressifs ou méga­loma­niaques.


Après avoir intégré cette vérité, le roi part rejoindre Guenièvre, re­cluse dans un couvent, et lui pardonne. Il tolère désormais les fai­blesses des autres comme il apprend à tolérer ses faiblesses pas­sées (il n’a pas été un bon mari, absorbé qu’il était par sa tâche : c’est pour cette raison que sa femme s’était lassée de lui). Gueniè­vre elle aussi lui pardonne. Le couple s’oriente avec conviction vers ses actions à venir, en souhaitant qu’elles soient aussi nobles que possible : il n’y a pas d’autre injonction valable, d’attitude plus posi­tive à adopter. Les individus doivent digérer le passé, ne pas passer leur vie à en vouloir à ce qui fut : amor fati ! Une fois ré­conciliés, Guenièvre se tourne vers son époux et lui tend Ex­calibur, qu’elle a conservée toutes ces années. En accordant le pardon, en cessant de s’abandonner au res­sen­timent (vis-à-vis de Guenièvre et de Lancelot) et à la culpa­bilité (pour n’avoir pas été un bon mari), Arthur a pu retrouver sa virilité (3).


Une vision du monde païenne


Profondément influencé par le paganisme, le film se rapproche des visions anciennes du monde à travers son apologie du souvenir. Merlin, lorsque la table ronde avait été créée, à l’époque où les terres de Bretagne étaient entièrement pacifiées, avait demandé aux chevaliers de se rappeler toute leur vie cet instant : « Car le destin des hommes, hélas, est d’oublier ! » Il faut conserver à l’esprit l’exemple des temps passés et s’imprégner du modèle qu’ils nous of­frent pour devenir meilleurs. La table ronde n’est plus, presque tous les chevaliers sont morts, la guerre ravage les contrées, mais les survivants doivent se remémorer le faîte de leur destinée en espé­rant que de semblables Midi reviendront. Arthur confie à Guenièvre sa foi en l’Eternel Retour et les devoirs que cette croyance lui im­pose :


« Je ne suis pas né pour mener une vie d’homme, mais pour être le tissu de la mémoire future. La fraternité, ce fut un bref printemps, un beau moment qu’on ne pourra pas oublier. Parce qu’il ne sera pas oublié, ce beau moment reviendra peut-être. Je dois donc une fois de plus chevaucher avec mes chevaliers, pour défendre ce qui fut et le rêve de ce qui aurait pu être. »


Ce discours reprend le modèle païen du temps cyclique (opposé au linéarisme chrétien et moderne), qui responsabilise les hommes et les contraint à agir : tout s’en va et revient dans une oscillation sans fin qui nous empêche de croire que la victoire puisse durer éternellement  mais qui, dans les moments de détresse, préserve toujours aussi l’attente du renouveau.


Merlin, lui, ne survit pas dans les souvenirs (comme Arthur le fera un jour), mais dans les rêves. Il avait annoncé au début du film, déjà, que son heure serait bientôt venue :


« Ah, les jours sont comptés pour les êtres de notre espèce. Le Dieu unique vient de chasser les dieux multiples. Les esprits de la forêt et des rivières s’enfoncent dans le silence. Ainsi vont les choses : c’est l’avènement des hommes et de leur univers. » (4)


Même s’il a été chassé de notre monde, Merlin apparaît à Arthur, lorsque celui-ci l’appelle à l’aide, agenouillé entre des dolmens. Le roi se demande alors par quel miracle le magicien a pu revenir de l’au-delà :


Merlin « Des histoires ! C’est toi qui m’as rappelé ! C’est ton amour qui m’a rappelé, là où tu es aujourd’hui, au pays des rêves ! »


Arthur, à la veille d’une grande bataille, le dit encore à Key, son demi-frère : « Merlin vit ! Il vit dans nos rêves maintenant ! » Et le chevalier répond qu’il le sait, qu’il a rêvé de lui cette nuit : « Il a dit que je me battrai avec courage, demain. » Les ombres du passé ser­vent d’inspirateurs, de figures paternelles intériorisées (à l’image des daïmonès grecs, par exemple : les hommes de l’âge d’or, pour Hésiode, subsistaient à l’état d’esprits et, bien qu’invisibles, nous guidaient dans nos décisions ; encore fallait-il pour cela tendre l’oreille et rester ouverts à leur parole) (5). Si Merlin peut revenir en rêve, le cinéma  machine à rêves s’il en est  est plus à même que n’im­porte quel médium culturel de l’invoquer ! Telle semble être l’am­bi­tion du cinéaste : faire resurgir pour nous l’image sacrée de l’illus­tre ma­gicien...


Le dénouement du film reprend également le thème de la cy­clicité. Les chevaliers de la table ronde ont péri et Arthur s’apprête à rendre son dernier soupir. Seul Perceval est encore vaillant. Une ère s’est achevée : ce qui était né et avait pris son essor s’est main­tenant effondré, une civilisation est à reconstruire. Le roi demande à son dernier vassal de prendre Excalibur et de la jeter dans un lac. Le jeune homme refuse, estimant que l’épée ne peut être perdue ; mais Arthur le convainc : « Fais ce que j’ai ordonné. Un jour, un roi vien­dra et l’épée surgira à nouveau. » Perceval se rend près du point d’eau et jette l’arme : la Dame du lac jaillit, attrape l’objet en vol et l’emmène dans les profondeurs, tandis que le soleil se couche à l’horizon. Un jour et un monde touchent à leur fin ; mais il y aura d’autres aubes ; à nous de retrouver Excalibur au fond de nous-mêmes et de nous réapproprier ce qu’elle incarne. Le tragique n’est pas contraire à l’héroïsme ; il doit bien plutôt le susciter, lorsque, comme ici, l’appréhension lucide de la cruauté du monde se mêle à une représentation sereine, adulte et joyeuse de la vie. Le plaisir ne survit que par l’optimisme ; la joie, au contraire, se manifeste même dans le cœur déchiré d’un homme qui se confronte au malheur sans céder à la détresse ou à l’apitoie­ment, et qui continue d’œuvrer pour ses valeurs, autant qu’il le peut.


En plus de se faire sentir dans l’affirmation de l’Eternel Retour, l’empreinte du paganisme se manifeste au travers de l’attachement à la complémentarité des ordres et à l’idéal de vie communautaire symbolisé par la table ronde (le cercle figure l’union organique de parties interdépendantes). Tous les personnages sont extra­ordi­nai­rement doués, mais dans un domaine particulier seu­lement ; ils sont limités et ont par conséquent besoin de l’aide de leurs cama­rades pour affronter les épreuves du monde (tout comme ils appor­tent eux-mêmes une aide précieuse à leur entourage grâce à leurs talents propres). Arthur est un grand roi, mais il est moins bon guer­rier que Lancelot. Lancelot est lui-même moins courageux que Per­ceval (à qui il reviendra qui plus est de trouver le Graal). Et Merlin, malgré ses pouvoirs et ses connaissances, est incapable de com­mander les autres et de leur inspirer le respect, à la différence d’Ar­thur. C’est la complémentarité entre le druide et le roi qui est la plus importante : elle reprend la distinction ancienne entre autorité spirituelle et pou­voir temporel (très présente dans le paganisme), qu’on retrouve en­core aujourd’hui dans la doctrine de l’hindouisme traditionnel (6). L’au­torité spirituelle est apte à prodiguer de sages conseils, mais seul le pouvoir temporel est apte à régner (7). L’un sans l’autre seraient in­complets : ils marcheraient sur une jambe. Cette représentation des choses est saine, car elle prend acte des limita­tions des individus. Tous, nous voulons la puissance (qui prend une forme plus ou moins matérielle ou spirituelle selon l’élévation du caractère [8]), et c’est par l’union que nous pouvons le mieux l’ob­tenir (9). Chacun apporte un bienfait différent aux communautés humaines. L’individualisme est le fantasme optimiste de ceux qui se croient tout-puissants ou l’affa­bulation inquiète de ceux qui s’imagi­nent être persécutés de toutes parts et ne peuvent faire confian­ce à personne.


La tentation du manichéisme et le souffle romantique


La tension entre la vision du monde païenne et la vision du mon­de chrétienne est prépondérante dans la geste arthurienne. Pour cette raison, peut-être, le monde de la quête du Graal est sans doute un peu moins mature que le monde homérique, qui laisse une place plus réduite à l’idéalisation et à la répulsion (surtout dans L’Iliade). Excalibur, en ravivant ces représentations médiévales, héri­te mal­heureusement aussi de leurs défauts  bien que l’œuvre reste globa­lement assez satis­faisante.


L’esprit du film est certes païen dans sa condamnation des dicho­tomies morales. Merlin le soulignait : « Le Bien et le Mal… On ne les voit jamais l’un sans l’autre. » Et, effectivement, les person­na­ges portent en eux du bon et du mauvais. Le discours idéologique mis en place par Boorman se dresse de la sorte contre le maniché­isme pro­pagé à certains égards par le christianisme (pour qui Dieu s’oppose absolument à Satan). Mais Morgane et Mordred, eux, sont traités d’une manière très peu nuancée : ils sont indiscutablement maléfi­ques et ne contrebalancent leur méchanceté par aucun signe appa­rent de bonté. Morgane, demi-sœur d’Arthur (elle est la fille d’Igrayne et du duc de Cornouailles), est une arriviste qui met sa magie au service de sa haine diabolique contre le roi : elle prend les traits de Guenièvre pour obtenir un enfant du Pendragon et Mor­dred naît de cette union incestueuse. La sorcière, de ce fait, refu­se l’ordre sym­bolique (l’inceste, même entre frères et sœurs, ren­voie à la situation œdipienne, quoique par déplacement ; la trans­gression ne concerne pas le rapport mère/fils ou père/fille : elle est horizontale plutôt que verticale). Le désir de Morgane est de faire accéder son fils au trône : elle est une mère qui prend le parti du fils contre le père, et veut vivre à ses côtés une fois le géniteur éliminé. Il était inévitable que Mordred, privé de modèle paternel et élevé par une femme aussi déséquilibrée, devienne franchement mégaloma­ne. Sa morgue est permanente. Adolescent, il portait déjà une armure de chevalier (en or !), alors même qu’il n’avait jamais fait ses preuves et n’avait pas été adoubé. Un dialogue illustrera clairement le rapport amou­reux qui unit Morgane à son fils, érigé par elle au rang de père :


Mordred « Mère, quand serai-je enfin roi ? »

Morgane (pleine de rage contre Arthur) « Quand l’heure sera venue, je t’enverrai chez ton père et tu prendras ce qui est à toi. Alors, tu seras roi. »

Elle embrasse le jeune garçon sur la bouche.


C’est leur mégalomanie qui provoquera la mort des personnages. Merlin revien­t en esprit à Morgane et lui lance un défi de magicien. Par vani­té, la sorcière accepte et lance un sort trop puissant pour elle. Elle est vidée de ses forces et perd la fantastique beauté qu’elle était parvenue à conserver, grâce à ses enchantements, et malgré son âge avancé. En la voyant, Mordred éprouve du dégoût et enrage à l’idée d’avoir une mère aussi laide ; il la tue !... Sans les pouvoirs de celle qui le protégeait, toutefois, il ne peut résister à l’attaque d’Arthur : père et fils périssent en se battant en duel. Le film, par le biais de Morgane et de Mordred, transmet des valeurs positives (il condamne l’immaturité). Mais le couple ne peut qu’être jugé mons­trueux par les spectateurs. Nous ne nous identi­fions par conséquent pas du tout à eux. Or, si l’on n’éprouve pas d’empathie pour un per­sonnage, on ne se reconnaît pas en lui : les monstres servent alors de repoussoirs. Les deux êtres maléfiques rendent indésirable la mégalomanie, mais tendent par répulsion à nous faire penser que nous sommes tout à fait différents d’eux, donc que nous ne sommes nous-mêmes jamais mégalomanes (10).


Inversement, les héros, malgré leurs failles, finissent toujours par se reprendre après leurs moments de faiblesse psychologique. Ces prises de cons­cience sont généralement touchantes et contribuent quelque peu à structurer les esprits, mais elles s’avèrent malheu­reusement trop systématiques pour être parfaitement saines. Même Lancelot re­viendra in extremis sauver Arthur, lors de la bataille fina­le, après être miraculeusement sorti de sa folie. Il aurait été préfé­rable qu’un héros au moins nous laisse sur une mauvaise impres­sion, afin de bien montrer que rien n’est jamais acquis d’avan­ce, pour qui que ce soit : même les cœurs les plus valeureux sont guet­tés par une chute qui peut parfois être définitive. De plus, le point de vue moral est présenté avec un certain didac­tisme ; les va­leurs chevaleresques sont défen­dues de manière tellement expli­cite qu’elles ne sont plus du tout pro­blématisées. En suggérant davan­tage, en laissant une part d’ombre et d’incertitude, Boorman nous aurait contraints à nous interroger plus sincèrement sur ce qui nous est donné à voir. Une part d’am­bivalence par rapport à l’idéal de vie et aux motivations des che­valiers, en somme, aurait rendu le film plus ouvert et aurait peut-être davantage conforté l’appel à la res­ponsabilité (qu’implique par ail­leurs cet idéal).


L’image donnée de Viviane pourrait éventuellement paraître gênante, elle aussi. La fée garde Excalibur au fond d’un lac : l’arme-phallus réside ainsi dans un lieu connoté comme utérin, sous la protection d’une mère merveilleuse. Cette association renvoie au fantasme d’une virilité parfaite, trésor enfoui dans le ventre maternel (que le petit garçon se représente comme un lieu où il était tout-puis­sant). Le désir mégalomaniaque par excellence consiste à se réap­proprier cette virilité en parvenant à réintégrer l’utérus, remé­diant à l’expulsion et à la chute à laquelle nous avions été condam­nés par le père. Quand bien même nous découvrons au cours du film que l’épée n’accorde pas la toute-puissance et que nous devons nous montrer mesurés pour devenir adultes, l’image qui nous est donnée de l’origine de l’arme reste en ce sens régressive.


Toutefois, cette critique mérite d’être contrebalancée : il n’est pas forcément illégitime de reprendre en surface une représentation in­fantile pour mieux rappeler ensuite que, dans le monde des hom­mes (notre monde, par opposition à celui des fées), la virilité n’est jamais que relative : Excalibur, une fois sortie des eaux, peut être brisée. Ce procédé est peut-être même susceptible de toucher plus effica­ce­ment ceux qui n’ont pas encore abandonné leurs fantasmes d’en­fants. Aussi pouvons-nous porter malgré tout un jugement bien­veil­lant sur cet aspect du film (bien que le doute soit en un sens permis : l’idéalisation de Viviane, en tant que mère symbolique, risque de conforter le relatif manichéisme contenu dans l’œuvre).


Le problème posé par la magie est assez similaire. Les pouvoirs dont jouit Merlin confortent-ils chez le spectateur un désir de toute-puissance ? Nous serions plutôt tentés de répondre que non : la magie est soumise dans le film à des règles contraignantes, ses effets sont limités, elle ne peut être maîtrisée qu’au terme d’un long apprentissage et se trouve surtout réservée à des êtres plus ou moins surnaturels. Elle témoigne d’un monde doré (utérin) dont nous sommes nostal­giques, mais qui apparaît comme nettement différent du nôtre. Après tout, le désir de réintégration de la poche intra-uté­rine existe chez tout un chacun et il n’est pas malsain de le mettre en scène (à partir du moment où aucune consolation fantasmatique ne nous est ap­portée et que nos tendances mégalomaniaques – ou dépressives – ne sont pas flat­tées, inconsciemment [11]).


De plus, la magie revêt une portée métaphorique : elle signifie poétiquement que le monde vit. Huma­niser le réel, c’est le rendre beau (car la beauté est ce qui apparaît comme propice à l’épanouis­sement de l’humain, et rien n’est plus épanouissant pour les êtres sociaux que nous sommes qu’un semblable avec qui il nous soit possible de communiquer : c’est la raison pour la­quelle on ne peut aimer les animaux sans les considérer malgré soi comme des hommes). Celui dont le cœur déborde de joie, qui étend sa libido au cosmos tout entier, finit donc malgré lui par sentir la trace d’une présence dans son environnement, même dépourvue de conscience et d’intention (12). La magie, comme témoignage de la cha­leur intrin­sè­que qui anime la nature, reflète cette vision généreuse des choses et lui permet de s’exprimer (13).


Indépendamment des bribes de manichéisme qu’on décèle dans le film (essentiellement à cause du traitement de Morgane et de Mordred), le principal défaut d’Excalibur réside dans son style visuel et musical. L’action est souvent beaucoup trop rapide, le montage trop haché et les batailles trop confuses. L’esthétique lorgne avec insistance du côté du romantisme : les combats se déroulent fré­quemment dans la brume, les plans sont plutôt sombres, les ar­bres tortueux et les couleurs excessivement vives et bariolées. Les mu­siques utilisées, puisées en particulier chez Richard Wagner, comp­tent parmi les plus exaltées du répertoire occidental. C’est d’autant plus regrettable que la tonalité de l’intrigue est considéra­blement plus mesurée et adulte que dans la Tétralogie et Parsifal… Une esthétique épique moins désarticulée aurait mieux convenu (à la manière des anciens films de chevalerie, tels Ivanhoe, qui date de 1952).


L’œuvre pèche malheureusement aussi par son recours à la violence : des mem­bres sont tranchés en gros plan, du sang gicle de tous les côtés, des cadavres sont déchiquetés par des corbeaux, etc. Sous divers aspects, le monde décrit devient alors cauche­mar­desque, traumatisant. Le contenu narratif et les dialogues tendent à véhiculer l’idée que rien de ce qui se produit ici-bas n’est jamais abject (de même que rien n’est idyllique), mais ce que nous voyons effectivement ne nous en persuade pas… La vio­lence nous fait partager de surcroît la cul­pabilité des personnages, notamment celle de Lancelot, quand il s’empale volontairement sur son épée. En souffrant avec lui (car la vue des châtiments corporels, filmés avec crudité, fait souffrir), nous participons à l’agressivité qu’il éprouve contre lui-même.


A l’époque classique, une production comme Excalibur aurait été presque irréprochable. Le même système de valeurs, mobilisé dans un film aux formes moins déstructurées, se serait révélé extrême­ment satisfaisant pour le public. La leçon qu’il nous adresse reste cependant salvatrice. Quelle plus noble visée pour l’art que d’édifier les cœurs et de construire les âmes ? Les œuvres ne sont pas seulement faites pour être agréables. Elles créent du sens ; lors­qu’elles n’en créent pas, elles détruisent par là même le sens qui subsiste autour d’elles, en propageant l’oubli. On n’éprouve de la joie que lorsqu’on est adulte et qu’on vit dans un monde où la matière est ordonnée à l’esprit : l’ordre s’oppose à la distraction, au laxisme. C’est pourquoi il nous faut chercher Merlin, chercher le Graal et chercher Excalibur, qui se cachent quelque part au tréfonds de notre être, négligés.  



Notes :


1. Le film rappelle ainsi que la forclusion du tragique de la vie – et des limites que ce tragique nous impose – entraîne souvent en retour une confrontation forcée à la part du réel que nous avons voulu dénier (de même qu’un homme qui se croirait pathologi­que­ment capable de voler chuterait dramatiquement en se lançant du haut d’un ar­bre). Ici, Uther a voulu se croire tout-puissant, il a entrepris une multitude de guerres sans y réfléchir vraiment, et il meurt, victime des conséquences de ses actes : ce manque de responsabilité est en outre emblématisé symboliquement par le refus de l’Œdipe, matrice de tous les dénis du réel.


2. Retrouver l’espoir en refusant de se laisser couler dans l’eau du fleuve consiste métaphoriquement à se donner les moyens d’être adulte pour ne pas redevenir à jamais un enfant : les profondeurs marines symbolisent la poche intra-utérine. Sans espoir, on ne s’oriente jamais vers la maturité, et l’on ne trouve jamais le courage de se détacher de la mère.


3. Idéalement, les remords peuvent se passer de culpabilité : la culpabilité témoigne d’un retour à la situation œdipienne, lorsque le père était perçu comme castrateur. La culpabilité n’est que l’agressivité retournée contre soi. Le sujet mature regrette ses torts passés en s’appuyant sur son expérience pour mieux se comporter à l’avenir. Il est guidé par des valeurs actives. L’individu coupable ne fait que réagir sans cesse à sa faiblesse, il est paralysé par le souvenir de ses anciens méfaits (qu’il entretient comme des obsessions tyranniques, décon­nec­tées finalement de la réalité) et ne cesse de les ruminer. Pour autant, recon­nais­sons que, dans la vie réelle, la culpabilité se mêle toujours un peu aux regrets...


4. Faire dire sur le ton de la déception, par la bouche d’un personnage extrêmement positif, que l’ère chrétienne ne sera pas l’ère de la spiritualité, mais celle des hommes, est assez clairement un discours néo-païen (dont il est difficile de dire jursqu’à quel point il se trouvait assumé consciemment par Boorman, à l’époque de la réalisation du film). En rompant avec les croy­ances ancestrales, les hommes vont être livrés à eux-mêmes et perdre les modèles qui leur étaient offerts dans le paganisme. Notre intention n’est pas de prétendre que le chri­stianisme ait renoncé au cours de son histoire à ériger des modèles pour les populations : Jésus Christ a valu comme un guide, ainsi que les saints, dont le culte a prolongé paradoxalement celui de certaines idoles païennes. Il est clair toutefois que le respect des ancêtres était beaucoup plus présent  et beaucoup plus essentiel  dans le paganisme que chez les chrétiens, et que les valeurs véhiculées par les modèles respectifs de ces deux religions étaient très différentes. Un païen aurait à ce titre des raisons cohérentes d’estimer que le christianisme a en fait marqué l’avène­ment du monde des hommes en dissociant le sacré de l’ici-bas et en le projetant dans des arrière-mondes qui nous laissent libres de ne plus vénérer notre environnement sensible (étape au terme de laquelle nous pouvons commencer à vouloir l’arraisonner techniquement, sans respecter la moindre limite).


5. Dans Star Wars, aussi, les Jedi morts reviennent conseiller Luke, tels des fantômes. Mais, chez Lucas, les pères protecteurs sont parfaits. Leur retour sous forme d’esprits traduit moins la nécessité d’honorer leur mémoire que de les introniser, dans leur perfection, comme immortels : le message est optimiste et régressif parce qu’il signifie que nous ne serons jamais abandonnés par ceux qui nous transmettent leur toute-puissance virile. Symptomatiquement, il faut, chez Boorman, faire l’effort de rappeler à soi la mémoire des morts pour qu’ils se manifestent (comme le Graal, ils sont en fait un aspect de notre vie intérieure, même s’ils représentent aussi pour nous un héritage culturel), tandis que, dans Star Wars, ils se manifestent d’eux-mêmes, comme un bienfait purement extérieur. Les fantômes d’Excalibur éduquent en cela à la respon­sabilité (nous devons surmonter les épreuves en trouvant des res­sources symbo­liques d’espérance et de mémoire en nous-mêmes – ressources que notre respon­sabilité nous pousse en même temps à reconnaître comme relatives, et donc néces­sairement dotées d’effets pratiques limités), tandis que les fantômes de Star Wars nous orientent vers l’immaturité (en nous apportant seulement plaisir fantasmatique et con­solation, par la mobilisation d’une illusion ré­confortante nous assurant qu’une aide extérieure et parfaite nous sera toujours apportée).


6. Louis Dumont écrit : « Tandis que, spirituellement ou absolument, le prêtre est su­périeur, il est en même temps, d’un point de vue temporel ou matériel, assujetti et dépendant. Inversement, le roi, spirituellement subordonné, est matériellement le maî­tre. » [Homo hierarchicus. Le système des castes et ses implications, Paris, Gallimard, 1977, p. 354] Cf. aussi Ananda K. Coomaraswamy, Autorité spirituelle et pouvoir temporel dans la perspective indienne de gouvernement, Milan, Archè, 1985.


7. Cette idée se retrouvera dans la doctrine classique de l’église. La Bible ne dit-elle pas : « Ce qui appartient à César doit revenir à César, et ce qui appartient au Sei­gneur doit revenir au Seigneur » ? La formule sera par la suite reprise par les Gi­belins, mais elle sera en revanche négligée par les Guelfes, qui défendront le principe de la théocratie (l’autorité spirituelle qui s’arroge le pouvoir temporel). A partir de la Renaissance, la sécularisation progressive laissera le pouvoir temporel livré à lui-même et la question de son articulation avec la spiritualité ne se posera plus (c’est en fait le pouvoir temporel qui, à l’image de l’autorité spirituelle dans la tradition théo­cra­tique, se croira autosuffisant). Cf. Julius Evola, Le Mystère du Graal et l’idée impé­riale gibeline, Paris, Editions Traditionnelles, 1972.


8. Pour distinguer entre les deux, disons que la puissance matérielle est celle qui procure du plaisir, tandis que la puissance spirituelle est celle qui procure de la joie (la puissance spirituelle concerne donc l’accomplissement des tâches nobles incluses dans un réseau de sens). Il n’empêche cependant que la plus haute spiritualité peut se manifester dans le traitement des affaires matérielles (telles que la politique ou le sport, par exemple), comme la plus basse matérialité peut se manifester dans le traitement des affaires spirituelles (puisque rien n’empêche évidemment les carac­tères les plus régressifs de se tourner vers les choses de l’esprit, et de se forger des illusions consolatrices destinées à les persuader qu’ils bénéficieront de bienfaits matériels innombrables, dans ce monde-ci ou dans l’autre).


9. « Union » n’est évidemment pas synonyme de « fusion » : l’union implique l’interdé­pen­dance (c’est-à-dire l’action réciproque de chaque partie au sein du tout), alors que la fusion implique la dépendance (c’est-à-dire l’inaction et la passivité des parties prises en charge par le tout).


10. Le film se rattrape néanmoins un peu lorsque Arthur dit à Mordred qu’il l’aime malgré toutes leurs divergences. Mais cela ne suffit pas à rendre le garçon attachant.


11. Les films d’action habituels montrent de leur côté que des exploits extraordinaires peuvent être accomplis dans le monde réel (quand bien même ce monde serait fan­tastique, il est réel pour les personnages comme notre monde est réel pour nous). Ils renforcent par conséquent le désir de toute-puissance, en le présentant à l’intérieur du film comme légitime. Même si nous nous souvenons qu’un film n’est qu’une fiction, l’idée qu’une forme de toute-puissance soit possible et souhaitable germe dans notre cœur et contamine notre subconscient. Dans Excalibur, au contraire, la frontière entre le monde des fées et celui des héros (qui est aussi le nôtre, par analogie) est sans cesse délimitée : le monde des fées finit par ne nous être accessible que par le biais des souvenirs et des rêves, c’est-à-dire d’idées régulatrices qui guident nos entre­prises (mais qui ne peuvent être que des idées, car le monde des hommes est tragi­que et n’admet pas la perfection).


12. Plus largement, éprouver de manière aiguë le sentiment que la nature vit est sim­plement la conséquence psychique de l’établissement d’une relation symbolique avec elle (la croyance en la magie, quoique primaire dans son expression, est donc bien le reflet de l’amour que nous éprouvons pour les choses). Ce n’est pas là une illusion (au sens d’un fantasme), mais plutôt la forme au travers de laquelle est néces­saire­ment vécu l’investissement libidinal de notre environnement (de la même ma­nière que, selon Kant, l’espace et le temps sont les formes a priori de la sensi­bilité) : pour investir notre libido sur un objet, nous avons besoin d’apposer sur lui la forme de ce qui est humain, sans quoi la gratitude que nous voudrions éprouver pour lui ne pour­rait pas se manifester réellement et nos sentiments, impuissants à s’expri­mer, se­raient frustrés. Pour remercier le soleil de se régénérer chaque année, par exemple, les anciens étaient amenés au fond d’eux-mêmes à traiter l’astre du jour comme une personne avec qui il leur soit possible d’établir un contact. Dans le cas contraire, leur amour naturel pour lui aurait peu à peu été contrarié et refoulé, faute de support d’in­vestissement approprié.


On remarquera que cette tendance mobilise les bonnes illusions valorisées par Nietzsche : ce sont les illusions qui sont constitutives de notre rapport au monde (celles qui englobent les valeurs  les signes produits par nos affects et que nous surimposons subjectivement au monde pour le rendre habitable). Elles s’opposent aux mauvaises illusions (aux fantasmes), qui donnent naissance aux arrière-mondes et nous coupent du réel au lieu de nous mettre en rapport avec lui. Les bonnes illusions servent en fait d’intermédiaires, de média­tions, entre l’homme et le monde, alors que les mauvaises illusions créent des mondes de substitution.


Or, en l’occurrence, le fait de donner une figure aux forces de la nature, dans le paganisme, n’implique absolument pas qu’on altère en fantasme la réalité des phéno­mènes, mais simple­ment qu’on la représente d’une manière qui, pour nous, soit émo­tionnellement signi­fiante (comme si le monde nous « parlait »).


13. L’immaturité ne commencerait selon nous que si cette présence en venait à être perçue comme bonne et protectrice, érigeant le monde en objet-soi idéalisé, et/ou comme mauvaise et persécutrice, érigeant le monde en objet-soi tyrannique (c’est pourquoi le rapport romantique à la nature nous paraît moins sain que le respect nuancé et adulte des Grecs pour la vie cosmique). Dans le film, la nature est relati­vement neutre. Elle s’avère bonne ou mauvaise selon les circonstances et ce qu’on en fait. Elle n’est donc pas bonne ou mauvaise en elle-même (et elle ne prend pas non plus la forme clivée d’une nature parfaitement bonne qui co-habiterait avec une nature distincte parfaitement mauvaise). Seule l’idéalisation de la fée Viviane pourrait peut-être idéaliser par contagion l’environnement naturel (et appeler comme son corollaire la diabolisation d’autres aspects de la nature, qui apparaîtrait au final peuplée à la fois d’anges et de démons). Dans l’Antiquité méditerranéenne, au contraire, les nymphes et les satyres n’étaient ni des figures protectrices, ni des mons­tres : ces créatures avaient leurs qualités et leurs défauts. Elles incarnaient l’ambi­valence du monde tout en présentant la nature comme vivante…



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