Anaximandre est un philosophe grec du VIe siècle avant Jésus Christ, dont nous ne possédons plus que quelques fragments et aphorismes, et qui aurait écrit son ouvrage majeur, De la nature, à l’âge de 64 ans. Il appartient à cette génération d’auteurs -qualifiés de « présocratiques » - qui ont donné naissance à la pensée occidentale...

Anaximandre incarne une époque où la philosophie s’articulait encore autour de principes naturalistes et vitalistes.

La modernité a voulu vivre dans l’idée que la créativité tenait exclusivement à l’innovation. Dans le monde ancien, au contraire, on estimait que le créateur se distinguait d’abord par la singularité de l’interprétation qu’il donnait de la matière traditionnelle dans laquelle chacun puisait ; on attendait des penseurs qu’ils soient des disciples doués et autonomes, mais non des philosophes révolutionnaires : les sages, en fait, ne désiraient jamais que réagencer d’une façon personnelle les idées de leurs maîtres, sans prétendre à proprement parler en inventer de nouvelles. L’apologie du novum a été une des pierres angulaires de l’idéologie du progrès ; en tant que telle, elle a permis d’affranchir l’Europe d’une scolastique médiévale trop souvent dogmatique et figée, mais a sans doute aussi conduit à bien des errements. Dans un premier temps, elle a poussé les auteurs soucieux de se distinguer à placer l’originalité avant tout, au risque parfois d’accorder plus de prix à la virtuosité des concepts qu’au bon sens ou à la probité. Le culte du nouveau, cependant, a surtout tendu dans un second temps à épuiser la vraie créativité, en contraignant les auteurs à une hyperspécialisation sclérosante, qui permet seule maintenant de dénicher des poches résiduelles de nouveauté dans un monde où toutes les grandes idées générales ont déjà été formulées à de multiples reprises, par une multitude de penseurs, sous une multitude de formes.


Nous traversons en effet une ère tout à fait inédite de l’histoire : pour la première fois, l’humanité est en mesure d’avoir un accès presque instantané à une quantité innombrable de textes, et il en découle un rapport très particulier à la pensée. Par le passé, un auteur oublié ne pouvait guère être exhumé par la bonne volonté des érudits : une fois les textes tombés en désuétudes, ils se perdaient rapidement, faute de moyens de duplication suffisants, et ils sortaient pour toujours de la mémoire collective. L’histoire ne retenait ainsi qu’un nombre limité d’auteurs à étudier, et il était pour cette raison possible aux grands esprits d’alors, jusqu’au XVIIIe siècle, sans doute, d’être compétents dans presque tous les domaines les plus exigeants – de la littérature aux mathématiques, en passant par la philosophie, la physique et les sciences naturelles – : les exemples d’Aristote, de Léonard de Vinci, de Pascal ou de Goethe sont là pour en attester. Avec l’extension du champ des connaissances, en revanche, la spécialisation est devenue une donnée presque nécessaire de la vie intellectuelle. La pensée s’est progressivement compartimentée en une multitude de disciplines plus ou moins séparées, et chaque spécialiste s’est de plus en plus trouvé contraint d’étudier son infime portion d’univers. De manière symptomatique, les philosophes « renommés » de la fin du XXe siècle – après les générations de Heidegger et de Sartre, en fait – n’ont plus finalement été eux-mêmes à différents niveaux que des spécialistes, reconnus seulement par la petite communauté de leurs pairs, spécialistes comme eux, et par la force des choses coupés du grand public. Dans un tel contexte, le risque est grand de voir disparaître avec le temps toute vision du monde organisée. L’éclatement nihiliste des valeurs et des perspectives ne s’explique pas seulement par l’évolution du cours social et idéologique de l’Occident ; il trouve aussi sa source dans la difficulté à rassembler les efforts menés dans chaque domaine pour faire vivre la pensée. Descartes, en son temps, pouvait à la fois révolutionner la philosophie, les mathématiques et l’optique, et, par ses recherches, il donnait ainsi une unité et une direction au travail de l’esprit ; aujourd’hui, le plus exceptionnel des érudits se sent lui-même perpétuellement dépassé par l’immensité du champ de ce qu’il ignore, et les connaissances les plus extraordinaires suffisent à peine à tisser des liens vagues et généraux entre les différentes sphères de la culture. Mais ce travail est indispensable, et il nous faudra encore à l’avenir des encyclopédistes touche-à-tout et polyvalents pour restituer des horizons de pensée et d’action aux individus, quitte à devoir y sacrifier une part de la précision qu’on attend normalement d’un philosophe. La figure du spécialiste n’est pas inutile, mais il existe d’autres formes d’érudition, dont la modernité perd malheureusement peu à peu le bénéfice : nous avons plus que jamais besoin aujourd’hui de ce qu’on appelait autrefois des humanistes, c’est-à-dire des compilateurs de génie, dont Erasme et Montaigne, à la Renaissance, furent peut-être les plus beaux exemples.


Etablir une synthèse n’est pas un acte neutre : c’est bel et bien un acte de création. On peut choisir de se référer à tels ou tels ensembles d’idées, anciennes ou modernes, et, une fois ces ensembles sélectionnés, on peut encore les lier entre eux de bien des façons : dans chaque cas, en fonction de chaque orientation, on produit une vision différente. Les auteurs qui réussissent à faire valoir les mérites de leur propre vision ont tout simplement du génie, qu’ils soient originaux ou non, dans chacune de leurs idées prises isolément. L’éclectisme encyclopédiste ne constitue certes pas le seul moyen de parvenir à une véritable weltanschauung (l’art en est un autre, et l’on pourrait encore évidemment faire de la philosophie aujourd’hui sans forcément adopter une posture érudite) ; mais le recours explicite à l’érudition – c’est-à-dire à l’humanisme érigé comme démarche – revêt un mérite immense : celui de créer des ponts entre les disciplines, et de nous rappeler que les micro-recherches effectuées dans chaque domaine spécialisé n’ont d’intérêt que si nous ne renonçons pas à les interpréter d’une façon interdisciplinaire pour faire en sorte qu’elles nous aident concrètement à vivre. C’est précisément à un authentique travail de synthèse que doivent désormais se livrer les faiseurs de monde. Sans synthèse des connaissances, il ne sera plus possible de rafraîchir et de perpétuer dans la société une vision des choses globale et cohérente – ou plutôt des visions –, et donc de donner du sens à la vie. Les penseurs ne pourront encore susciter l’enthousiasme que s’ils proposent réellement un regard d’ensemble, dans un univers représentationnel et symbolique par ailleurs fragmenté, sans ordre et sans unité. Il ne s’agit pas d’être original dans chacune des idées qu’on promeut, mais d’être singulier dans la synthèse qu’on établit à partir du foisonnement des idées dont on hérite.


En ces temps où nombre d’intellectuels désertent leurs responsabilités, où ils s’abritent derrière la « neutralité » consensuelle et confortable de recherches froides, insipides et mécaniques, menées sans autre préoccupation que de leur assurer une carrière, il est réjouissant de voir des auteurs travailler encore à la constitution d’un véritable corpus de pensée, comme s’il en allait pour eux d’une aspiration vitale, d’une exigence intime de tout leur être – chacun placera ici le nom des écrivains et des philosophes qui lui sont le plus cher. En plus du talent, la vertu de ces hommes et de ces femmes, que nous lisons et que nous aimons, est donc d’avoir du courage et du cœur : le courage de penser vraiment, en rattachant la pensée à une fin – c’est-à-dire toujours, en un sens, à la vie bonne –, et le cœur de se projeter activement dans l’existence, de s’engager, non pas à la manière étroite et bornée des militants, mais comme des gens de bien qui ont le souci des choses – ce souci dont Heidegger faisait à juste titre la marque du Dasein et de l’humanité authentique…

Hannah Arendt

(1906-1975)

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