La fascination du IIIe Reich pour l’ésotérisme et l’occultisme

est-elle un mythe ?



Entretien avec Stéphane François




                                           


Retour au Réel : On a beaucoup écrit sur les ramifications occultes du nazisme. S’agit-il d’un mythe ou d’une réalité ?


Stéphane François : C’est indubitablement un mythe, mais qui a pris consistance après la guerre (comme je le montre dans mon ouvrage, « Le nazisme revisité »), dans certains milieux occultistes et néo-nazis, en particulier chez Miguel Serrano, Savitri Devi, etc. Mais il est vrai qu’il y avait au sein de la hiérarchie nationale-socialiste des adeptes de l’occultisme. Les plus connus étaient Himmler et Hess, qui viennent des milieux occultisto-racistes connus sous le nom de « völkisch ».


RAR : Pour les amateurs « d´occultisme nazi » le château de Wewelsburg joue un rôle important. Qu´est-ce que ce château et pourquoi tout cet intérêt ?


SF : Le château de Wewelsburg est un château se situant en Westphalie, à l’architecture singulière. Il fut restauré par Himmler dans les années trente dans une optique völkisch. Himmler désirait le transformer à la fois en une sorte de « maison mère » sur le modèle des ordres chevaleresques du Moyen Âge et en centre de recherche. Il peut être considéré comme le château principal de la SS. Tout ceci fait évidemment partie de la tentative d’Himmler de donner à l’idéologie nazie une aura, un « cachet » pourrions-nous même dire, d’antiquité germanique. Il a marqué les esprits avec son decorum symbolique, en particulier ses mosaïques représentant des « soleils noirs ». Dès lors, des auteurs à l’imagination féconde en ont fait le centre magique de la SS.


RAR : Qui était Mme Blavatsky et en quoi sa « théosophie » aurait-elle influencé le IIIe Reich ?


SF : Helena Petrovna Blavatsky était une occultiste d’origine russe. Elle fonda en 1875, avec le colonel Olcott, la Société théosophique. Ses thèses, pour le moins décousues, consistaient en une compilation des discours occultistes et scientifiques en vogue. Blavatsky affirmait en 1879 l’origine indienne de toute civilisation. Elle affirmait aussi l’existence passée et présente d’un certain nombre de « races » mères, sept en tout, qui se seraient développées et qui auraient ensuite décliné. Selon elle, notre époque correspond à la cinquième race-mère, la race aryenne, qui impliquerait une restauration spirituelle. Selon Blavatsky, les précédentes races - en particulier la précédente, la race atlantéenne - avaient chuté à cause de leur tendance au titanisme et au métissage. De plus, les théosophes mettaient en valeur les principes d’élite et de hiérarchie. Les théories de Blavatsky rencontrèrent en Allemagne et en Autriche un terrain propice et se développèrent rapidement, surtout dans les couches moyennes.


   Son influence sur le nazisme est indirecte et nulle : elle s’est faite au travers des auteurs aryosophes, c’est-à-dire occultisto-racistes et antimodernes, qui pullulaient en Autriche au début du XXe siècle, comme Guido von List, Jörg Lanz von Liebenfels, etc. Un universitaire britannique, Nicholas Goodrick-Clarke, a d’ailleurs montré qu’ils avaient été influencés par la Société théosophique et qu’ils avaient influencé ensuite certains nazis. D’ailleurs Goodrick-Clarke a nettement montré que ces idées apparaissaient moins comme un facteur d’influence que comme un symptôme précurseur du nazisme. L’« aryanisme » des nazis n’a pas été influencé par Blavatsky mais par toutes les spéculations racistes nées des premières études indo-européennes, comme l’a montré l’historien Léon Poliakov. Ce mythe est dû à l’imagination féconde de Louis Pauwels et Jacques Bergier et à leur Matin des magiciens.

 

RAR : Qu´est-ce que la Société de Thulé ?


SF : La société Thulé était un groupe nationaliste völkisch bavarois apparu tout de suite après l’armistice. Elle était elle-même l’émanation bavaroise d’une autre structure plus importante, l’Ordre des Germains (Germanenorden) fondé à Berlin en 1912 par le vieux théoricien raciste Theodor Fritsch. Cette société völkisch peut être considérée comme l’un des viviers de l’extrême droite allemande bavaroise des années vingt, mais en aucune façon comme une société initiatique ou occultiste. C’était un groupuscule politico-culturel d’extrême droite, raciste, nationaliste, anticommuniste et antisémite, aux thèmes occultisants. Un certain nombre de futurs dignitaires nazis en auraient fait partie : Gottfried Feder, Hans Frank, Rudolf Hess, Alfred Rosenberg, Dietrich Eckart, mais selon l’historien François Delpla, ils y étaient assez marginaux en raison, notamment, de son esprit aristocratique, qui déplaisait à la plupart d’entre eux.


RAR : Durant la IIe Guerre Mondiale, on raconte que les nazis auraient essayé de retrouver des trésors mystiques, comme l´Arche d´Alliance et le Saint Graal. Faut-il y voir une vérité historique ou une légende ?


SF : Là encore, il s’agit d’un mythe, véhiculé après guerre à la fois par Bergier et Pauwels dans le Matin des magiciens et par des auteurs d’extrême droite comme Saint-Loup.


RAR : Dans cette mouvance mystique, des auteurs ont écrit que Hitler aurait fait voler la Sainte Lance (appelée aussi Lance du Destin) du palais Hofburg. Est-ce vrai... et pourquoi cette lance ?


SF : La « Lance du Destin » est un objet mythique dont les premières reliques n’apparaissent qu’au vie siècle. Cette « Sainte Lance » n’est mentionnée que dans l’Évangile de Jean. Il s’agit de la lance avec laquelle le Romain Longinus (ou Longin), cité seulement dans l’Évangile apocryphe dit de Nicodème, frappa le Christ au flanc, et qui, à la suite de cet acte, acquit des pouvoirs, dont celui de rendre invincible celui qui la possède. Il existe une lance de St Longin dans le monde germanique. C’est la troisième relique avec celles de Smyrne et de Cracovie. Elle est apparue au xe siècle. Au début du xxe, elle se trouvait à Vienne. En 1938, après l’Anschluss, elle fut transférée à Nuremberg sur ordre de Hitler. En fait, ce n’est pas une lance romaine mais une lance lombarde datant d’une période comprise entre le viiie et le ixe siècle.


RAR : Qui était Otto Rahn ?


SF : Otto Rahn était un jeune universitaire engagé dans la SS, spécialiste de la littérature médiévale, qui désirait montrer les origines aryennes du Graal. Il était persuadé que les Cathares l’avaient caché dans la région de Montségur en Ariège. De cette quête, il est sorti un ouvrage, Kreuzzug gegen den Grals (« Croisade contre le Graal) », publié en 1933 avant son engagement dans la SS. Ses thèses était un curieux mélange d’eschatologie chrétienne, de thèmes wagnériens de la quête du Graal, d’occultisme médiéval et de discours racistes propres à la SS qui transparaissent surtout dans son second ouvrage, La Cour de Lucifer, publié en 1937. Il quitta la SS pour une raison encore ignorée (les raisons varient selon celui qui la formule : pour les uns, il fut exclu suite à la découverte de son homosexualité alors que pour les autres, il la quitta parce qu’il ne supporta pas ce qu’il vit dans les camps de concentration – il avait été versé dans la SS-Totenkopf à titre disciplinaire). Il fut retrouvé mort peu de temps après, en 1938, sans qu’il soit possible de déterminer si cette mort était due à un suicide ou à un accident. La « légende Otto Rahn », à laquelle participa activement la SS, se mit en place à partir de ce moment. Le « mythe Otto Rahn », déjà en germe de son vivant, fut surtout la création de Saint-Loup qui s’appropria ses idées dans son roman, Nouveaux cathares pour Montségur, publié en 1969. Saint-Loup et ses épigones ont pu écrire que Rahn remit à Himmler le Graal lors d’une entrevue au château de Wewelsburg. Cette littérature fit donc de Rahn une sorte de nouveau templier parti à la recherche du Graal.


RAR : Quelle influence a réellement joué l´occulte dans la structure du IIIe Reich ?


SF : Quasiment aucune, sauf peut-être dans la SS, mais le débat entre spécialistes n’est pas clos. Personnellement, j’en doute. L’un des meilleurs spécialistes allemands de la SS, Guido Knopp, affirme que le côté occultisto-païen de la SS n’était là que pour donner une patine au bricolage idéologique völkisch de celle-ci.


RAR : Il y eut pourtant en Allemagne, au début du XXe siècle, comme d’ailleurs dans d’autres pays, un intérêt très marqué pour l’ésotérisme et les religions anciennes. Y a-t-il eu des néo-païens revendiqués au sein de la mouvance révolutionnaire-conservatrice ? Quels furent leurs liens réels avec le nazisme ?


SF : Effectivement, il y a eu des néo-païens au sein de la mouvance révolutionnaire-conservatrice. Le plus célèbre reste le juriste Friedrich Hielscher. Bergier et Pauwels en firent une éminence grise du national-socialisme alors qu’il fut un opposant de la première heure au nazisme. Dès 1932, il mit en place un modeste réseau de résistance dont les membres venaient des milieux de la Révolution conservatrice. Il utilisa son peu de pouvoir pour sauver quelques Juifs.


RAR : Le nazisme n’a-t-il pas en définitive entretenu des liens beaucoup plus grands avec le christianisme qu’avec le néo-paganisme, du fait notamment qu’un nombre assez important de nazis étaient effectivement chrétiens ?


SF : Le nazisme a une nature en effet plus proche du christianisme que du paganisme. Cela est particulièrement visible dans les termes et expressions employés par Hitler dans ses discours, surtout lorsque la guerre approche. On pourrait objecter qu’il s’agit d’une utilisation à des fins de propagande de la religion. Je ne le pense pas même si certains chercheurs (Edouard Conte, Cornélia Essner ou Robert A. Pois, voire Luc Ferry) insistent sur le côté « païen » du nazisme. Comme vous le faites remarquer, un certain nombre de nazis étaient chrétiens. N’oublions pas que Himmler et Hitler payèrent leur impôt confessionnel jusqu’à la fin. Le 24e point du programme intangible du parti nazi défend d’ailleurs une vision particulière du christianisme. C’est là que le bas blesse : le christianisme des nazis est un christianisme dévoyé, non universaliste et raciste, issu de ce qu’on a pu appeler le « christianisme positif », nationaliste et déjudaïsé. Plus que néo-païens, les nazis étaient anticatholiques, en dépit des convictions religieuses de Hitler et Himmler. Le christianisme nazi est, en fait, très proche de certaines tendances nationalistes et racistes du protestantisme allemand du début du XXe siècle.


RAR : La ferveur quasi-religieuse des partisans nazis et leur millénarisme historique n’entrent-ils pas quelque peu en résonance avec certains courants radicaux issus du christianisme ou de ses hérésies, comme le gnosticisme de Joachim de Flore ? Comment s’est concrètement manifestée cette tendance au millénarisme, dans la doctrine et la propagande du national-socialisme ? Adhérez-vous à l’idée selon laquelle le nazisme aurait constitué en fait une « religion séculière », selon une expression devenue aujourd’hui célèbre ?


SF : Ne connaissant pas assez les idées de Joachim de Flore, je ne peux pas répondre à cette question. Par contre, je peux répondre à la seconde partie de votre question. La notion de « religion séculière » est intéressante mais elle a été mise trop à contribution. Ceci dit, cette notion correspond bien à la nature particulière du régime nazi, en particulier en ce qui concerne le millénarisme de sa doctrine. En effet, nous retrouvons les éléments du millénarisme religieux chez Hitler, l’« homme providentiel », le « Sauveur », qui doit provoquer l’avènement du « Reich de mille ans » et donner sa place au « peuple élu » après l’humiliation de la défaite et la catastrophique expérience de la République de Weimar. De plus, le national-socialisme peut être vu comme un « monothéisme politique ». N’oublions pas que sa devise était Ein Reich, Ein Volk, Ein Führer, c’est-à-dire UN empire, UN peuple, UN guide. Comme l’ont remarquablement analysés Julien Freund et Emilio Gentile, le totalitarisme a des origines millénaristes. Il s’agit d’un mélange pervers de l’utopisme et du millénarisme sécularisé. Enfin, concernant la politique nazie et les rassemblements de Nuremberg, les termes qui reviennent le plus souvent sont respectivement « liturgie politique » et « grand messe ». Nous baignons dans le vocabulaire religieux…


RAR : Bien que la part de l’occultisme n’ait pas été aussi grande qu’on le dit parfois dans l’idéologie nazie, il semble indéniable que de nombreux groupuscules d’extrême droite, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, ont adhéré à un folklore « néo-païen ». Cela veut-il dire que ces groupuscules se sont en fait laissé influencer par les auteurs qui ont assimilé abusivement le néo-paganisme au nazisme ? Ce goût pour le néo-paganisme ne serait-il pas dû alors pour une part à un malentendu ?


SF : Indubitablement, ces groupes ont été influencés par Louis Pauwels et Jacques Bergier mais aussi par des occultistes d’extrême droite comme Miguel Serrano et Savitri Devi. Et effectivement, leur néo-paganisme est dû à un malentendu. Il faut garder en mémoire le fait que les nazis ont persécuté les expériences néo-païennes, y compris celles d’extrême droite. En outre, le « néo-paganisme » de ces groupuscules n’est pas du néo-paganisme. C’est pour cela que je mets des guillemets. Il s’agit d’un néo-nazisme bête et méchant mâtiné de néo-paganisme où quelques mots ou références servent de caution de respectabilité, que certains groupuscules ne cherchent même pas à avoir, d’ailleurs.


RAR : Le néo-paganisme et l’occultisme sont-ils seulement l’affaire de milieux fascisants, en France et en Europe, aujourd’hui ?


SF : Non, pas du tout. Il existe des personnes et des groupes intéressés par ces thèmes clairement positionnés à l’extrême gauche. Je pense notamment à Philippe Pissier, à A. R. Koenigstein (L’ésotérisme révolutionnaire suivi de L’erreur fasciste), pour ne prendre que des exemples français. Cet intérêt pour l’occultisme ou le néo-paganisme de la part de l’extrême gauche existait déjà au XIXe siècle. Pour s’en convaincre, je vous renvoie vers l’article de Massimo Introvigne, « Expressions païennes. Le renouveau des expressions païennes » (et malheureusement publié dans un magazine peu intéressant), vers le texte de Philippe Murray, Le XIXe siècle à travers les âges, et vers l’article de Jean-Pierre Laurant, « Esotérisme et socialisme », publié dans la Revue française d’histoire des idées politiques en 2006.


RAR : On constate dans la culture populaire un intérêt très grand pour l’occultisme, particulièrement dans ses liens avec le nazisme. Comment expliquer cette fascination du grand public ? Quelles en ont été les diverses formes d’expression ?


SF : Cette fascination très présente peut s’expliquer d’une part par un besoin de comprendre l’idéologie, aberrante par certains aspects, du nazisme. Comment expliquer qu’une nation aussi civilisée ait pu sombrer dans une telle violence ? Comment expliquer la violence SS ? Ces interrogations étaient déjà présentes dans le Matin des magiciens. Son succès a fait qu’elles ont touché un public assez large. La fascination exercée par le nazisme, en particulier par la SS, a très bien été analysée par Peter Reichel dans son livre La fascination du nazisme. Les pages sur la SS sont très éclairantes. En effet, les années d’après-guerre voient la SS se charger d’un érotisme morbide, qui va culminer dans le film de Liliana Cavani, Le portier de nuit. Peter Reichel parle à ce sujet d’« esthétisation de l’extraordinaire ».


     Pour répondre à la deuxième question, cet intérêt pour le nazisme est très présent dans la culture populaire, de façon différente : elle s’est exprimée au travers de l’« histoire mystérieuse », dans la littérature ésotérique, dans la bande dessinée, dans les films, les jeux de rôle, la musique, etc. D’un côté, comme il a été dit précédemment, il y a la volonté de comprendre et de l’autre une fabuleuse matière première pour la construction de scénarii politico-fantastiques, d’autant plus que les personnages historiques sont en voie de « mythologisation » pour une frange, de plus en plus acculturée, de la population occidentale.


RAR : Au fond, le mythe de l’ésotérisme nazi n’est-il pas d’abord, ou en partie, une création paradoxale de la culture populaire anti-nazie ?


SF : En partie, car l’ésotérisme nazi s’est aussi construit grâce aux élucubrations de certains auteurs/groupuscules d’extrême droite. En fait, il y a un échange entre les deux : les matériaux sont créés par les uns, repris et recombinés par les autres et renvoyés aux premiers qui incorporeront de nouveaux éléments, et ainsi de suite. Dans un certain sens, l’ésotérisme est un mythe agglutinant qui s’enrichit de l’apport des uns et des autres, en privilégiant toutefois les éléments les plus radicaux et les moins scientifiques/rationnels.


EntretienAvecStephaneFrancois.pdf Entretien avec Stephane Francois.doc