Anaximandre est un philosophe grec du VIe siècle avant Jésus Christ, dont nous ne possédons plus que quelques fragments et aphorismes, et qui aurait écrit son ouvrage majeur, De la nature, à l’âge de 64 ans. Il appartient à cette génération d’auteurs -qualifiés de « présocratiques » - qui ont donné naissance à la pensée occidentale...

Anaximandre incarne une époque où la philosophie s’articulait encore autour de principes naturalistes et vitalistes.

Depuis le XVIIIe siècle, et sous l’influence notamment de Baumgarten et Kant, l’esthétique envisage les œuvres comme des formes en-soi qu’il s’agirait d’étudier pour elles-mêmes. Cette conviction repose sur une certaine transcendance de l’art, qui échapperait ainsi à toute détermination extérieure. « L’art pour l’art » : le slogan a fait son chemin. Pour la plupart d’entre nous, en effet, l’intérêt d’une œuvre ne saurait se réduire à une finalité pratique. L’œuvre n’a pas à être légitimée ; et elle n’a pas non plus, dans cette perspective, à être utile, ou bonne à quelque chose. Comme la morale déontologique, elle provient à sa manière du ciel des idées ; elle est à elle-même sa propre justification.


Qu’il soit permis ici de défendre une thèse opposée. L’art, comme toute réalité, est inscrit dans le monde ; il est en relation avec lui. Il est non seulement le produit hétéronome d’une Altérité qui le dépasse, mais il a en retour un impact sur le substrat à partir duquel il émerge. L’art est l’expression d’une dynamique. Que cette dynamique soit positive, et c’est le signe que la civilisation s’élève ; qu’elle soit négative, et c’est un signe de déclin.


La réhabilitation d’une esthétique vitaliste a plusieurs mérites. D’une part, elle permet de battre en brèche la thèse idéaliste d’une essentialité de l’art, comme si toute œuvre disposait d’une objectivité autarcique, close sur elle-même. Elle permet aussi de distinguer l’acte de création d’une simple mise en forme rationnelle, et l’attitude spectatorielle d’une froide contemplation. A en croire la Critique de la faculté de juger, la plénitude que l’on éprouve à la vue d’un beau corps dénudé, dans une toile de Michel-Ange, par exemple, ne devrait rien aux pulsions sexuelles !


Mais une esthétique vitaliste permet de contourner d’autres écueils théoriques. Au XXe siècle, on a vu apparaître de nouvelles conceptions de l’art, qui nient l’autonomie des œuvres et cherchent à les envisager comme des produits de la psychologie individuelle, voire éventuellement de tendances sociales, économiques ou idéologiques. La psychanalyse et les cultural studies constituent quelques exemples de ces champs disciplinaires. Mais le risque est grand, lorsqu’on met l’art en relation avec le monde extérieur, de céder à un pur relativisme, au sens d’un nivellement des valeurs. Si l’art n’a plus de transcendance, quel critère adopter pour juger de la qualité des œuvres ? Il ne peut plus s’agir d’un critère absolu et objectif, par définition, mais d’un critère relatif et  subjectif. Ce peut être celui, hédoniste, de l’agrément ; une œuvre flatte nos sens ou les heurte. Mais on se situe bien près alors du degré zéro de l’art, de son rabaissement au rang d’un divertissement barbare. Ce peut être aussi le critère de l’utilité : l’art se mettra par exemple au service d’un combat politique. Mais l’utile n’est qu’une forme à peine raffinée de l’agrément : il désigne seulement les instruments censés assurer une satisfaction plus durable du plaisir.


Le vitalisme, pour sa part, enseigne une autre vérité : au-delà de l’agréable et de l’utile, il y a le bon. Celui-ci n’est autre, au plan psychologique, que la capacité à s’enthousiasmer, à s’émerveiller, à éprouver de la joie. Peut-être est-ce là en définitive la plus haute destination de l’art, qui devient alors un adjuvant à la sagesse et à la morale : nous rendre meilleurs, et plus heureux. L’art, disait Nietzsche, est le grand stimulant qui nous aide à vivre. A l’heure où la littérature de gare remplace le théâtre tragique et la poésie, il est sans doute salutaire de le rappeler.


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