En perdant le paganisme, nous avons perdu la puissance éclairante du mythe et du poème

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Extrait : L'essor du monothéisme a contribué au désenchantement de la nature. Le monde s'est trouvé privé de dieux, et s'est trouvé du même coup privé d'animation, d'«âme». Dès lors, il n'était plus pour nous qu'une simple mécanique.

En perdant le paganisme, nous avons perdu la puissance éclairante du mythe et du poème. Lorsqu'on prend en compte cette dimension de la question religieuse, il ne paraît plus du tout absurde d'adorer des dieux. Car, à travers le divin, nous adorons en fait le monde. Dans l'Iliade, Homère écrivait, en parlant de gens qui préparaient un repas: «Ils firent rôtir les viandes sur Héphaïstos». Héphaïstos devient synonyme de feu, non parce qu'il n'est que cela, mais parce que le feu est envisagé dans un sens plus vaste, qui le rattache à la sacralité universelle. Nous nous sommes habitués à ne plus voir notre environnement que comme agglomérat d'objets. L'usage ancien, à travers le paganisme, était de sacraliser la nature, de la rendre vivante, jusque dans la matière inerte, car la matière inerte participe elle aussi de l'organisme global qu'est le monde, en tant qu'écosystème. Le feu vit, parce qu'il s'inscrit dans la grande dynamique cosmique et y joue son rôle, interagit avec son environnement, s'en nourrit bien souvent, le transforme et se transforme lui-même dans l'opération. Même la pierre, à un moindre niveau, évolue d'une semblable façon. Et tant le feu que la pierre sont pour cette raison des formes de dieux. Ils sont animés du même souffle divin que l'homme. Dire «Héphaïstos» au lieu de «feu» revient moins à envisager le feu comme un être personnel, à lui attribuer une conscience, qu'à dévoiler le souffle vital qui l'anime en profondeur. L'anthropomorphisation des éléments de la nature n'est qu'une poétisation des choses, qui n'apparaissent plus seulement comme choses, mais comme souffles (ou aspects dérivés de l'Étre).

Jusque dans la langue abstraite contemporaine, bien des locutions rappellent les formes suggestives du style poétique païen. Quand nous disons «le soleil se couche» ou «le jour se lève», ces expressions ne présentent pas l'idée d'une personne consciente ─le «soleil»─ qui se met au lit ou s'arrache à ses draps. Une phrase très courante comme «le hasard a voulu» s'avère encore plus étrange, d'un point de vue littéral: le hasard, qui n'est rien, ne peut avoir de volonté. En réalité, les anciens n'étaient pas plus abusés que nous par ces tournures de langues. La seule différence est qu'ils percevaient la part d'esprit à l'oeuvre derrière tout corps, non pas dans le sens où tous les corps auraient une conscience, mais dans le sens où tous les corps peuvent être appréhendés sous un éclairage spirituel et paraître alors animés, en tant qu'ils sont des souffles et s'inscrivent dans l'alternance éternelle d'inspirations et d'expirations de la respiration cosmique. Le souffle désigne la corporéité du monde lorsqu'elle ne se réduit pas à sa manifestation inerte et atomisé immédiate, et apparaît plutôt comme un ensemble organique. Le paganisme, à travers la poésie, envisage la dimension spirituelle de la nature: en d'autres termes, il spiritualise nos perceptions.


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