Lasch ou le monde fantastique des biens de consommation


Les effets psychologiques du consumérisme ne peuvent être correctement appréhendés que si l’on comprend à quel point la consommation est au fond le prolongement de la routinisation du travail industriel. A force de s’astreindre à une pénible autoévaluation, de se soumettre au jugement des experts et de douter de leurs propres capacités à émettre des décisions intelligentes, que ce soit comme producteurs ou comme consommateurs, les individus en viennent à se percevoir d’une façon tout à fait différente, eux et le monde qui les entoure. Cette situation encourage une nouvelle forme de conscience de soi, qui n’a rien à voir avec l’introspection véritable.

Que ce soit comme travailleur ou comme consommateur, l’individu apprend non seulement à se mesurer aux autres, mais aussi à se voir à travers leurs yeux. Il apprend que l’image de lui-même qu’il projette compte davantage que les compétences et l’expérience accumulées. Puisqu’il est jugé par ses collègues et ses supérieurs au travail, et par les étrangers dans la rue, en fonction de ses possessions, de son style vestimentaire et de sa « personnalité » – et non pas, comme au XIXe siècle, en fonction de sa force de caractère –, il adopte un point de vue théâtral sur sa propre « performance », dans le travail et au dehors. 

Bien sûr, une incompétence patente continue à peser lourd contre lui sur les chantiers, de la même façon que ses actions concrètes en tant qu’ami ou voisin pèsent souvent davantage que son aptitude à faire bonne impression. Mais les conditions d’interaction sociale de la vie de tous les jours, dans des sociétés basées sur la production et la consommation de masse, confèrent une importance sans précédent aux impressions et aux images superficielles, au point que le soi devient presque indissociable de sa surface. Les contours de la psyché et la stabilité de l’identité personnelle deviennent problématiques, dans de telles sociétés, comme on peut facilement le voir avec la prolifération des commentaires psychiatriques et sociologiques dans ce domaine. Quand les personnes se plaignent de manquer d’authenticité ou se rebellent contre le fait de devoir « jouer un rôle », elles attestent de la pression qui les pousse actuellement à se voir elles-mêmes à travers les yeux d’étrangers et à modeler leur soi comme un produit parmi d’autres offert à la consommation sur un marché dérégulé. 

La production de biens de consommations et le consumérisme n’altèrent pas seulement la perception de notre soi, mais aussi celle du monde autour de nous. Ces phénomènes créent un monde de miroirs, d’images sans substance, d’illusions de plus en plus difficiles à distinguer de la réalité. L’effet de miroir fait du sujet un objet ; dans le même temps, il fait du monde des objets une extension ou une projection du soi. On a tort de définir la culture de la consommation comme une culture dominée par les choses. Ce n’est pas tant que le consommateur vit entouré de choses ; il est plutôt cerné par les fantasmes. Il vit dans un monde qui n’a pas d’existence objective ou indépendante, et qui semble n’exister que pour combler ou contrecarrer ses désirs.


Texte de Christopher Lasch
Traduction de Thibault ISABEL






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