Excalibur : un film marqué par l'empreinte du paganisme (1/2)

Extrait : Ce film, basé sur la Légende arthurienne et réalisé par John Boorman, est sorti sur les écrans en 1981. 
Il est désormais considéré, pour son aspect visuel, sa bande originale et sa symbolique, comme un film culte des années 1980L'oeuvre nous donne en toile de fond la fin d’une époque et le début d’une autre. Le paganisme laisse place à la chrétienté et son dieu unique, le Dragon s’éclipse, les magiciens plient bagages, les hommes s'apprêtent à enterrer les mythes des premiers âges.
Merlin : Ah, les jours sont comptés pour les êtres de notre espèce. Le Dieu unique vient de chasser les dieux multiples. Les esprits de la forêt et des rivières s’enfoncent dans le silence. Ainsi vont les choses : c’est l’avènement des hommes et de leur univers.


Profondément influencé par le paganisme, le film Excalibur de John Boorman se rapproche des visions anciennes du monde à travers son apologie du souvenir. Merlin, lorsque la table ronde avait été créée, à l’époque où les terres de Bretagne étaient entièrement pacifiées, avait demandé aux chevaliers de se rappeler toute leur vie cet instant : « Car le destin des hommes, hélas, est d’oublier ! » Il faut conserver à l’esprit l’exemple des temps passés et s’imprégner du modèle qu’ils nous of­frent pour devenir meilleurs. La table ronde n’est plus, presque tous les chevaliers sont morts, la guerre ravage les contrées, mais les survivants doivent se remémorer le faîte de leur destinée en espé­rant que de semblables Midi reviendront. Arthur confie à Guenièvre sa foi en l’Eternel Retour et les devoirs que cette croyance lui im­pose :

Je ne suis pas né pour mener une vie d’homme, mais pour être le tissu de la mémoire future. La fraternité, ce fut un bref printemps, un beau moment qu’on ne pourra pas oublier. Parce qu’il ne sera pas oublié, ce beau moment reviendra peut-être. Je dois donc une fois de plus chevaucher avec mes chevaliers, pour défendre ce qui fut et le rêve de ce qui aurait pu être. 

Ce discours reprend le modèle païen du temps cyclique (opposé au linéarisme chrétien et moderne), qui responsabilise les hommes et les contraint à agir : tout s’en va et revient dans une oscillation sans fin qui nous empêche de croire que la victoire puisse durer éternellement  mais qui, dans les moments de détresse, préserve toujours aussi l’attente du renouveau.

Merlin, lui, ne survit pas dans les souvenirs (comme Arthur le fera un jour), mais dans les rêves. Il avait annoncé au début du film, déjà, que son heure serait bientôt venue :

Ah, les jours sont comptés pour les êtres de notre espèce. Le Dieu unique vient de chasser les dieux multiples. Les esprits de la forêt et des rivières s’enfoncent dans le silence. Ainsi vont les choses : c’est l’avènement des hommes et de leur univers.(1)

Même s’il a été chassé de notre monde, Merlin apparaît à Arthur, lorsque celui-ci l’appelle à l’aide, agenouillé entre des dolmens. Le roi se demande alors par quel miracle le magicien a pu revenir de l’au-delà :

Merlin : Des histoires ! C’est toi qui m’as rappelé ! C’est ton amour qui m’a rappelé, là où tu es aujourd’hui, au pays des rêves ! 

Arthur, à la veille d’une grande bataille, le dit encore à Key, son demi-frère : « Merlin vit ! Il vit dans nos rêves maintenant ! » Et le chevalier répond qu’il le sait, qu’il a rêvé de lui cette nuit : « Il a dit que je me battrai avec courage, demain. » Les ombres du passé ser­vent d’inspirateurs, de figures paternelles intériorisées (à l’image des daïmonès grecs, par exemple : les hommes de l’âge d’or, pour Hésiode, subsistaient à l’état d’esprits et, bien qu’invisibles, nous guidaient dans nos décisions ; encore fallait-il pour cela tendre l’oreille et rester ouverts à leur parole) (2). Si Merlin peut revenir en rêve, le cinéma  machine à rêves s’il en est  est plus à même que n’im­porte quel médium culturel de l’invoquer ! Telle semble être l’am­bi­tion du cinéaste : faire resurgir pour nous l’image sacrée de l’illus­tre ma­gicien...


Le dénouement du film reprend également le thème de la cy­clicité. Les chevaliers de la table ronde ont péri et Arthur s’apprête à rendre son dernier soupir. Seul Perceval est encore vaillant. Une ère s’est achevée : ce qui était né et avait pris son essor s’est main­tenant effondré, une civilisation est à reconstruire. Le roi demande à son dernier vassal de prendre Excalibur et de la jeter dans un lac. Le jeune homme refuse, estimant que l’épée ne peut être perdue ; mais Arthur le convainc : « Fais ce que j’ai ordonné. Un jour, un roi vien­dra et l’épée surgira à nouveau. » Perceval se rend près du point d’eau et jette l’arme : la Dame du lac jaillit, attrape l’objet en vol et l’emmène dans les profondeurs, tandis que le soleil se couche à l’horizon. Un jour et un monde touchent à leur fin ; mais il y aura d’autres aubes ; à nous de retrouver Excalibur au fond de nous-mêmes et de nous réapproprier ce qu’elle incarne. Le tragique n’est pas contraire à l’héroïsme ; il doit bien plutôt le susciter, lorsque, comme ici, l’appréhension lucide de la cruauté du monde se mêle à une représentation sereine, adulte et joyeuse de la vie. Le plaisir ne survit que par l’optimisme ; la joie, au contraire, se manifeste même dans le cœur déchiré d’un homme qui se confronte au malheur sans céder à la détresse ou à l’apitoie­ment, et qui continue d’œuvrer pour ses valeurs, autant qu’il le peut.


En plus de se faire sentir dans l’affirmation de l’Eternel Retour, l’empreinte du paganisme se manifeste au travers de l’attachement à la complémentarité des ordres et à l’idéal de vie communautaire symbolisé par la table ronde (le cercle figure l’union organique de parties interdépendantes). Tous les personnages sont extra­ordi­nai­rement doués, mais dans un domaine particulier seu­lement ; ils sont limités et ont par conséquent besoin de l’aide de leurs cama­rades pour affronter les épreuves du monde (tout comme ils appor­tent eux-mêmes une aide précieuse à leur entourage grâce à leurs talents propres). Arthur est un grand roi, mais il est moins bon guer­rier que Lancelot. Lancelot est lui-même moins courageux que Per­ceval (à qui il reviendra qui plus est de trouver le Graal). Et Merlin, malgré ses pouvoirs et ses connaissances, est incapable de com­mander les autres et de leur inspirer le respect, à la différence d’Ar­thur. 


C’est la complémentarité entre le druide et le roi qui est la plus importante : elle reprend la distinction ancienne entre autorité spirituelle et pou­voir temporel (très présente dans le paganisme), qu’on retrouve en­core aujourd’hui dans la doctrine de l’hindouisme traditionnel (3). L’au­torité spirituelle est apte à prodiguer de sages conseils, mais seul le pouvoir temporel est apte à régner (4). L’un sans l’autre seraient in­complets : ils marcheraient sur une jambe. Cette représentation des choses est saine, car elle prend acte des limita­tions des individus. Tous, nous voulons la puissance (qui prend une forme plus ou moins matérielle ou spirituelle selon l’élévation du caractère [5]), et c’est par l’union que nous pouvons le mieux l’ob­tenir (6). Chacun apporte un bienfait différent aux communautés humaines. L’individualisme est le fantasme optimiste de ceux qui se croient tout-puissants ou l’affa­bulation inquiète de ceux qui s’imagi­nent être persécutés de toutes parts et ne peuvent faire confian­ce à personne.


  


1. Faire dire sur le ton de la déception, par la bouche d’un personnage extrêmement positif, que l’ère chrétienne ne sera pas l’ère de la spiritualité, mais celle des hommes, est assez clairement un discours néo-païen (dont il est difficile de dire jursqu’à quel point il se trouvait assumé consciemment par Boorman, à l’époque de la réalisation du film). En rompant avec les croy­ances ancestrales, les hommes vont être livrés à eux-mêmes et perdre les modèles qui leur étaient offerts dans le paganisme. Notre intention n’est pas de prétendre que le chri­stianisme ait renoncé au cours de son histoire à ériger des modèles pour les populations : Jésus Christ a valu comme un guide, ainsi que les saints, dont le culte a prolongé paradoxalement celui de certaines idoles païennes. Il est clair toutefois que le respect des ancêtres était beaucoup plus présent et beaucoup plus essentiel dans le paganisme que chez les chrétiens, et que les valeurs véhiculées par les modèles respectifs de ces deux religions étaient très différentes. Un païen aurait à ce titre des raisons cohérentes d’estimer que le christianisme a en fait marqué l’avène­ment du monde des hommes en dissociant le sacré de l’ici-bas et en le projetant dans des arrière-mondes qui nous laissent libres de ne plus vénérer notre environnement sensible (étape au terme de laquelle nous pouvons commencer à vouloir l’arraisonner techniquement, sans respecter la moindre limite).

2. Dans Star Wars, aussi, les Jedi morts reviennent conseiller Luke, tels des fantômes. Mais, chez Lucas, les pères protecteurs sont parfaits. Leur retour sous forme d’esprits traduit moins la nécessité d’honorer leur mémoire que de les introniser, dans leur perfection, comme immortels : le message est optimiste et régressif parce qu’il signifie que nous ne serons jamais abandonnés par ceux qui nous transmettent leur toute-puissance virile. Symptomatiquement, il faut, chez Boorman, faire l’effort de rappeler à soi la mémoire des morts pour qu’ils se manifestent (comme le Graal, ils sont en fait un aspect de notre vie intérieure, même s’ils représentent aussi pour nous un héritage culturel), tandis que, dans Star Wars, ils se manifestent d’eux-mêmes, comme un bienfait purement extérieur. Les fantômes d’Excalibur éduquent en cela à la respon­sabilité (nous devons surmonter les épreuves en trouvant des res­sources symbo­liques d’espérance et de mémoire en nous-mêmes – ressources que notre respon­sabilité nous pousse en même temps à reconnaître comme relatives, et donc néces­sairement dotées d’effets pratiques limités), tandis que les fantômes de Star Wars nous orientent vers l’immaturité (en nous apportant seulement plaisir fantasmatique et con­solation, par la mobilisation d’une illusion ré­confortante nous assurant qu’une aide extérieure et parfaite nous sera toujours apportée).

3. Louis Dumont écrit : « Tandis que, spirituellement ou absolument, le prêtre est su­périeur, il est en même temps, d’un point de vue temporel ou matériel, assujetti et dépendant. Inversement, le roi, spirituellement subordonné, est matériellement le maî­tre. » [Homo hierarchicus. Le système des castes et ses implications, Paris, Gallimard, 1977, p. 354] Cf. aussi Ananda K. Coomaraswamy, Autorité spirituelle et pouvoir temporel dans la perspective indienne de gouvernement, Milan, Archè, 1985.

4. Cette idée se retrouvera dans la doctrine classique de l’église. La Bible ne dit-elle pas : « Ce qui appartient à César doit revenir à César, et ce qui appartient au Sei­gneur doit revenir au Seigneur » ? La formule sera par la suite reprise par les Gi­belins, mais elle sera en revanche négligée par les Guelfes, qui défendront le principe de la théocratie (l’autorité spirituelle qui s’arroge le pouvoir temporel). A partir de la Renaissance, la sécularisation progressive laissera le pouvoir temporel livré à lui-même et la question de son articulation avec la spiritualité ne se posera plus (c’est en fait le pouvoir temporel qui, à l’image de l’autorité spirituelle dans la tradition théo­cra­tique, se croira autosuffisant). Cf. Julius Evola, Le Mystère du Graal et l’idée impé­riale gibeline, Paris, Editions Traditionnelles, 1972.

5. Pour distinguer entre les deux, disons que la puissance matérielle est celle qui procure du plaisir, tandis que la puissance spirituelle est celle qui procure de la joie (la puissance spirituelle concerne donc l’accomplissement des tâches nobles incluses dans un réseau de sens). Il n’empêche cependant que la plus haute spiritualité peut se manifester dans le traitement des affaires matérielles (telles que la politique ou le sport, par exemple), comme la plus basse matérialité peut se manifester dans le traitement des affaires spirituelles (puisque rien n’empêche évidemment les carac­tères les plus régressifs de se tourner vers les choses de l’esprit, et de se forger des illusions consolatrices destinées à les persuader qu’ils bénéficieront de bienfaits matériels innombrables, dans ce monde-ci ou dans l’autre).

6. « Union » n’est évidemment pas synonyme de « fusion » : l’union implique l’interdé­pen­dance (c’est-à-dire l’action réciproque de chaque partie au sein du tout), alors que la fusion implique la dépendance (c’est-à-dire l’inaction et la passivité des parties prises en charge par le tout).

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