Les rapports de sexe à travers l’histoire

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Je pense qu’il y a trois grands types possibles de rapports entre les sexes. Chacun de ces types se retrouve à des degrés divers à chaque époque, mais ils correspondent tous néanmoins de manière privilégiée à l’une des trois grandes étapes de l’évolution de la société – encore que je définisse ici ces étapes comme des « moments théoriques » davantage que comme des stades précisément délimités de la chronologie historique.


Dans le modèle « traditionnel », qui domina en grande partie les milieux ruraux de l’Antiquité et du Moyen Age, les hommes et les femmes vivaient en interdépendance de fait, dans le cadre de ce qu’on appelle le « ménage producteur ». Cela signifie que le foyer, s’il était évidemment le lieu de résidence de la famille, était en même temps le lieu de travail qui permettait d’assurer la subsistance de la maisonnée, que ce fût en produisant directement des denrées nécessaires à la survie du clan ou en élaborant des produits qui allaient ensuite pouvoir être échangés sur les marchés. Mais, puisque la vie économique était centrée autour du foyer, il existait une continuité indéniable entre l’activité de la femme et celle du mari. Chacun d’entre eux jouait un rôle différent, mais leurs fonctions respectives étaient en tout cas inséparables, à tel point qu’il était pour ainsi dire impossible alors de mener une vie de célibataire, sous peine d’éprouver le plus grand mal à survivre matériellement, par excès d’isolement. Même les enfants étaient indispensables à la pérennité du système familial, ne fût-ce que pour servir de complément de main d’œuvre, dans un premier temps, puis pour assurer la subsistance des parents durant leurs vieux jours. 


Dans le modèle « moderne », qui correspondit plutôt en Occident à la vague d’urbanisation consécutive à la Renaissance, et plus encore à la Révolution industrielle, les sphères masculine et féminine se séparèrent de plus en plus. Comme le travail était désormais surtout concentré dans des ateliers, puis des usines, il fallait sortir de chez soi pour gagner de l’argent. Le foyer, qui demeura le lieu privilégié de l’épouse, en raison de la fréquence de ses maternités, perdit donc quant à lui son ancienne fonction économique. Deux ordres fort éloignés se créèrent alors : celui du mari, associé au monde extérieur et à l’argent, et celui de l’épouse, associé au foyer et à la famille. Ce clivage transforma ainsi l’ancienne distinction des sexes en une véritable séparation, qui culmina dans la société bourgeoise des XIXe et XXe siècles.


Dans le modèle « postmoderne », propre essentiellement à aujourd’hui, les deux sexes s’uniformisent toutefois. Les femmes sont entrées massivement sur le marché du travail et les hommes sont censés les seconder davantage qu’au cours des siècles précédents dans ce qu’on appelle les tâches « ménagères » (par opposition aux activités « professionnelles », étrangères au foyer). A la séparation radicale des genres, lors de la première modernité, succède par conséquent leur rapprochement dans la similitude, désormais – alors que le modèle rural antique et médiéval promouvait pour sa part la complémentarité organique de l’homme et de la femme, distincts l’un de l’autre, mais néanmoins unifiés au sein du ménage producteur (ce modèle originel maintenait en somme en équilibre chacune des deux tendances qui deviendront en-suite alternativement hégémoniques : la division, à partir de la Renaissance et de la Révolution industrielle, puis l’indifférenciation, aujourd’hui).


On peut sans doute tenter d’associer une psychologie idéal-typique à chacun de ces trois modèles, même si l’exercice reste bien entendu quelque peu artificiel et forcé. Dans le modèle traditionnel, les individus sont tous amenés à faire preuve d’initiative et de responsabilité dans leurs activités, sans jamais être toutefois pleinement indépendants : ils sentent qu’ils ont besoin de leur entourage pour les compléter. Cette situation devait probablement les rendre à la fois prudents et fiers, puisqu’il fallait se montrer solidaire autant qu’entreprenant pour ne pas trop avoir à se plaindre de la vie, au plan matériel. Mais, quoi qu’il en soit, on peut supposer que chacun des conjoints avait plus ou moins droit à la parole sur tout, même s’il était nécessaire, en donnant son avis, de continuer à œuvrer dans l’intérêt commun du foyer, dont la stabilité apparaissait à juste titre comme une nécessité indépassable.


Dans le modèle moderne, les relations au sein du couple sont certainement devenues plus distanciées, du fait que les hommes et les femmes évoluaient dans des sphères séparées, et que, si chacun jouissait potentiellement d’une grande liberté dans son domaine propre, il fallait composer avec la toute-puissance de l’époux ou de l’épouse dans le domaine opposé : ce devait donc être un univers marqué par de grandes contraintes, où l’on se trouvait très souvent en terre étrangère, même dans sa propre demeure. La femme n’avait en général guère son mot à dire dans les affaires du mari, et celui-ci n’avait sans doute guère non plus le loisir de toujours donner son avis sur la couleur des rideaux… Il fallait presque en permanence ronger son frein, en accord avec le caractère extrêmement rigide et normé des mentalités d’ensemble de l’époque. 


Dans le modèle postmoderne, enfin, hommes et femmes sont désormais autonomes. Etant parfaitement similaires, ils ne se complètent en rien et ne sont pas du tout dépendants les uns des autres. Les contraintes extérieures sont faibles, en accord là aussi avec les mentalités d’ensemble de l’époque, puisque n’importe qui peut, à tout moment, se désolidariser de son conjoint : il en découle tout naturellement une explosion spectaculaire du taux de divorce. Jusqu’à la fin du XXe siècle, un mari n’aurait pu se passer de sa femme, faute de pouvoir seulement mettre en route la ma-chine à laver ; quant à la femme, elle ne gagnait pas suffisamment d’argent pour vivre seule, dans la plupart des cas. Mais, au XXIe siècle, tout individu peut retrouver sa liberté quand il le souhaite, sans avoir beaucoup à en souffrir, et, même en couple, il devient difficile d’imposer un horizon réellement partagé qui établisse un cadre strict pour chacun des époux. L’individualisme, l’inconstance et le zapping tendent de ce fait à l’emporter dans les rapports sentimentaux.  





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